715. Bréviaire pour l'Éternité. par Jean-Clet Martin (VI et fin)
Par Léo Scheer, samedi 23 août 2008 :: #715 :: rss
(Bré.VI-1)La connaissance de mon corps, lorsqu’elle n’est pas seulement celle mécanique des effets qu’il ressent, des impacts qu’il reçoit du dehors, est une connaissance de son essence, une investigation supérieure et intuitive de cette substance unique qui se modifie selon un ordre et une progression géométrique dont je suis actuellement l’élément mortel (en tant que corps) et partie éternelle (à titre d’idée). J’ai un corps mais je suis encore une idée, une formule qui ne date pas d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas évidemment de réminiscence : « Il n’est pas possible que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps puisqu’il ne peut y avoir dans le corps d’empreinte de cette existence, et puisque l’éternité ne peut se définir par le temps ni comporter aucune relation au temps. Et pourtant nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels » (V. 23, Scolie). A mon corps qui désire, je peux effectivement associer l’idée vraie de ce corps, renouer ainsi avec la vérité éternelle de sa composition, autrement plus complexe que celle du cercle ou du triangle également éternels en leur genre. Ce serait comme un portrait de Vermeer en mesure de dégager de mon corps son géométral qui traverse la chambre obscure et se fixe sur la toile pour toujours, aussi peu modifiable d’ailleurs que les cartes, les diagrammes et mappemonde que le peintre suspend derrière moi comme pour fixer ma légende, m’inscrire dans le tout du monde nommé Dieu ou nature. Voilà pourquoi, il est incontestable qu’ « une idée, c'est-à-dire une connaissance de l’Esprit humain, est également donnée en Dieu (…) de la même manière que (…) la connaissance du Corps humain » (II, 20). L’occurrence singulière que je réalise suit d’une idée éternelle en accord avec la mappemonde de la nature que seule l’intuition peut retrouver, éprouvant alors de l’intérieur la nécessité la plus accomplie de ma force de persévérer dans l’être que Spinoza va qualifier de Béatitude et de Félicité.
(Bré.VI-2) Rien d’étonnant alors à ce que l’éternité Spinoziste passe tellement par le corps et qu’il a besoin du peintre dont la « mesure » vraie nous ouvrira à une vision renouvelée de toute notre existence. « Et ceci est mon Corps » pourra dire Spinoza à Vermeer… « et ceci est mon âme » répondrait Vermeer, feuilletant l’Ethique entre deux coups de pinceau… Là, il lira qu’en effet, « il existe nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel ou tel corps humain sous l’espèce de l’éternité » (V. 22). Et, sous ce rapport, « l’Esprit peut faire en sorte que toutes les affections du corps, c'est-à-dire toutes les images d’objets se rapportent à l’idée de Dieu » (V.14) ou encore aux idées vraies, qui se signent d’elles-mêmes, telles que la nature les déploie en son infinie et universelle géométrie. Des images d’objets, cher Vermeer, donnez-moi des images… Cette idée vraie, cette formule ou ce chiffre axiomatique qui me caractérisent étaient formulés dans l’ordre entier de la nature comme une signature indéfectible, voire inimitable. Un signe qui évidemment « supplémente» mon existence actuelle même si c’est en elle seulement que je peux prendre connaissance de l’éternité et m’en réjouir. En ce sens, on pourra conclure de là que seul « l’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps mais <qu>’il en subsiste quelque chose qui est éternel » (V.23). Empreintes, traces qui me précèdent à rebours de mon corps.
(Bré.VI-3) Ce qui ne peut être détruit, c’est cette idée/image vraie de mon corps ainsi que l’idée de cette idée en laquelle elle devient consciente de sa brillance si unique et singulière, au point d’ailleurs que le cosmos l’avait toujours enveloppée dans l’affirmation de sa force d’expansion. Alors sans doute pouvons nous mieux saisir que « Tout ce que l’Esprit comprend sous l’espèce de l’éternité est ainsi compris non pas parce que l’Esprit conçoit l’existence actuelle et présente du Corps, mais parce qu’il conçoit l’essence du Corps sous l’espèce de l’éternité ». Il nous faut, sous une intuition de ce genre, apprendre désormais à voir nos viscères et l’ordre des neurones qui se constellent en nous « par les yeux de l’esprit » qui « sont les démonstrations elles-mêmes » (Eth. V. 23. Scolie).
(Bré.VI-4) Voir un fleuve fixé dans la glue du peintre en ses tourbillons, toujours aux mêmes endroits, des goulots ou des galaxies dans le ciel immobile de leur géométral éternel… … Chaque étoile est à sa place ! Sans l’une d’entre elles l’équilibre du tout, le mien, le vôtre ne serait pas le même. Il y faut la cohorte des êtres au point précis que prescrit l’universelle nécessité, jusqu’au lieu où s’actualise cette infinité complexe en laquelle s’ajointe mon corps. Ce dernier était, du point de vue des yeux de l’esprit, inévitable de toute éternité. Ainsi soit-il !

Commentaires
1. Le dimanche 24 août 2008 par Charles Muller
2. Le lundi 25 août 2008 par Alain Baudemont
3. Le lundi 25 août 2008 par Sylphide ~ ~ ~ ~ ~
4. Le lundi 25 août 2008 par Bepa
5. Le lundi 25 août 2008 par Alain Baudemont
6. Le lundi 25 août 2008 par Bepa
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