Un jour, il rencontra The Notorious Big dans un studio. Les deux rappeurs « Ã©crivaient » de la même façon et venaient tous les deux de Brooklyn. Ils eurent une histoire d’amitié. Plus tard, Jay-Z « Ã©crit » : « les nègres se disputent toute la journée pour savoir qui est le meilleur rappeur : Biggie, Jay-Z ou Nas ? » Christopher Wallace est gros. Il se fait appeler Biggie. Il a un strabisme et une voix anormalement puissante et grave pour un petit gros de son âge. Il a l’air gentil. Il a un sourire d’ange de gros gentil. Sa mère aussi sourit comme ça. Sa mère est institutrice, dans une école maternelle. Elle dit qu’elle ne sait pas d’où son fils sort ces histoires de violence, qu’il a toujours été un ange à la maison. Christopher sort ces histoires de Brooklyn. Il y a ces images de lui à quinze ans, peut-être quatorze, fascinantes. Il rappe en pleine rue. Sa voix, son rythme le dépassent. On se regroupe. On le filme. Les spectateurs rient, l’écoutent, jubilent.

Dans « Juicy », il dit : « J’ai réussi. Exactement comme tu le pensais ». L’épidémie de crack ravage New York. Christopher s’endurcit. Il rappe : « J’ai sept Mac 11, à peu près huit P38, neuf 9 millimètres, dix Mac 10. Ce truc ne s’arrêtera jamais ».

Il fait neuf mois de taule. Il fume de l’herbe par le nez, devant un photographe. Puff Daddy décide d’en faire une star, malgré sa laideur. Lors d’un tournage de clip, Puff Daddy demande à Christopher d’enlever son t-shirt afin de tourner une scène avec deux putes. Christopher refuse. Il est trop gras, il a honte. Puff Daddy le convainc. L’album Ready to die sort en 1994. Christopher devient le seul rappeur de New York disque de platine. Il vend des millions de copies. Les rappeurs de Los Angeles sont alors les seuls gros vendeurs de rap.

Christopher rencontre Tupac. Ils ont une histoire d’amitié. Cette histoire dégénère. Ils sont tous les deux nés à New York en 1971 et 1972. Tupac est le « James Dean » du rap. Il est beau comme le Christ. Il tire sur des flics. Il crache sur la caméra. Il sort du tribunal en faisant le singe, il écrit des poèmes, c’est un féministe, sa mère est une black panther, il est accusé de viol par sodomie, il fait de la prison. Les femmes l’aiment. La rue l’admire. Il devient très riche. Plus riche que Biggie. Christopher reprend pour lui le nom du triste héros du film d’Abel Ferrara, King of New York. Il est le Frank White noir. Tupac se fait appeler Machiavel. Il quitte New York et forme une alliance avec Los Angeles. Leur conflit devient une guerre Est-Ouest mise en scène par eux-mêmes, appuyée par les medias et suivie par des millions de personnes.

Ils sont tous les deux assassinés en 1996 et 1997. Tupac meurt à Las Vegas. Christopher à Los Angeles. Mais que faisait Biggie à Los Angeles, en pleine guerre, six mois après l’assassinat du plus haut représentant de la côte ouest ? Il allait à sa perte, happé par la dynamique de leur maudite légende. Tupac disait « Nous ne sommes pas prêts de voir un président noir ! », ou encore « Vivrais-je assez longtemps pour voir mes vingt-trois ans ? » Ils sont morts à vingt-cinq ans, dans leurs voitures et par balles, comme le Frank White blanc. Le deuxième et dernier album de Biggie sort quinze jours après sa mort. Il s’appelle Life after death.

Les trois chansons sont : "You're nobody 'til somebody kills you", "Ten Crack Commandments" et "Suicidal Thoughts".

Pour connaître la version française, il faut se procurer La Revue Littéraire n°40 (juin 2009) en librairie demain.