1240. Traité . 8. Wannabe.
Par Léo Scheer, samedi 30 janvier 2010 :: #1240 :: rss
Apparue dans les années 80 pour qualifier certains fans : Madonna Wannabe, cette notion est devenue le titre de la chanson des Spice Girls en 1996, qui l'a rendue populaire, elle dit : "Je vais vous dire ce que je veux, ce que je souhaite réellement, alors, dites-moi ce que vous voulez, ce que vous voulez vraiment, vraiment." Par extension, et avec ses déclinaisons multiples rendues possibles par le Net et la blogosphère, wannabe est devenue une notion vaguement péjorative qu'on utilise pour qualifier une personne qui imite ou est émule d'une autre. Le terme «Wannabe» est passé dans le langage courant pour désigner, globalement, quelqu'un qui "veut être" quelque chose. Ce côté péjoratif se trouve dès l'origine dans l'attitude de Madonna à l'égard de ses fans qu'elle avait tendance à considérer comme des "moutons".
Si, sur le plan sémantique, la notion n'est qu'une déformation de "Want To Be", désignant celui ou celle qui aspire à "vouloir-être" avant même que d'être, en s'étendant dans la pratique banale de la blogosphère, le sens de cette notion s'est élargi et s'est démultiplié. Par exemple, sous un certain aspect, le wannabe est quelqu'un qui court après un statut, alors que le concept même de statut ne veut plus dire grand chose, qu'il est en pleine mutation, ou se dérobe sous nos pieds, comme le gazon sous ceux de la Reine Rouge dans Alice au Pays des Merveilles...
Si l'on en reste à la définition restreinte d' une personne qui "veut" ou "aspire à " être quelqu'un ou quelque chose d'autre ou qui essaie de regarder ou agir comme quelqu'un d'autre, ressembler à quelqu'un d'autre, c'est, au départ, pour atteindre un certain statut, symbolisé par une icône, comme la rock-star. Le critère déterminant de ce premier stade du wannabe est la célébrité. En cela il rejoint le stéréotype lancé par Andy Warhol dans les années 60, disant, pour ironiser sur un monde dominé par les media : « Dans le futur, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale. » Puis, tellement accablé par le succès et la vacuité de cette formule, il la compléta par de multiples variantes : « Dans le futur, 15 personnes seront célèbres » ou « Dans 15 minutes, tout le monde sera célèbre ».
Avec l'entrée dans la blogosphère, le wannabe quitte l'orbite des medias et de la télévision où continuent à sévir les candidats à la Star'ac, pour devenir le citoyen de base de la démocratie virtuelle : une singularité quelconque. Une chaine de significations relie les notions de pseudo, de troll et de wannabe dans la blogosphère. Tout les trois concernent une manière de libération, de rupture avec une certaine forme d' assujettissement.
Le terme de "sujet" vient d'ailleurs du latin "subjectus" qui veut dire "soumis" ou de "subjicere" qui désigne l'acte de soumettre et de rendre subordonné. Le wannabe, tout comme le pseudo ou le troll, accomplit une rupture radicale avec ce qui le soumet, l'assigne à son identité de sujet dans le monde réel. Il échappe, par là même, aux contraintes rationnelles fixées par des philosophes comme Kant pour désigner le sujet conscient capable d'agir (qui deviendra le citoyen), aussi bien que celui, décrit par la psychanalyse et qui ne peut qu'être ramené à son identité par son inconscient. Le wannabe, lui, s'est libéré de tout cela.
D'une certaine façon, le wannabe est ce qu'il a décidé d'être et non ce qu'on le force à être. Il n'a plus besoin de vouloir être lui-même ni de lutter contre les illusions qui l'empêchent d'être lui-mêmes authentiquement. Alors que dans le monde réel, le sujet ne se prend en main que par la conscience de ce qu'il est et en luttant contre les illusions d'un sujet qui n'est que ce qu'il se "fait" être. Dans la blogosphère, au contraire, c'est par l'adhésion à l'illusion que le sujet se forme comme pur "vouloir-être".
On a pu reprocher au wannabe, d'ou ce côté péjoratif qu'il a conservé, de n'être que cela : du "vouloir-être", et de n'avoir pas la moindre idée de ce que "être" veut dire. Il serait une sorte de SDF de la maison ontologique, et n'existerait que par sa poursuite d'un rêve et de ses illusions : un peu "à côté de ses pompes", incapable d'exister dans la réalité. Lorsqu'un wannabe "réussit", qu'il "passe de l'autre côté", il est d'ailleurs automatiquement rabaissé par les autres à ses "origines" wannabesque qu'il se doit de faire oublier. Et lui-même, dans ce cas, aura tendance à en rajouter dans l'autre sens, réclamant son assimilation directe à la star, contribuant ainsi à dévaloriser le statut de wannabe par son propre mépris.
Cette part du wannabe a toujours existé, mais elle était réservée à une élite marquée par l'ambition ou par le feu de la création. Le wannabe a toujours été parmi nous. Quand Hugo dit "je serai Chateaubriand ou rien", il est de plein pieds dans le wannabisme, car il ne s'agit ni d'art, ni de plaisir, ni d'émotions, ni de filiation littéraire. Il dit qu'il veut sa place, son statut et, si possible, sa statue, bref, le prestige de Chateaubriand. Dans la blogosphère tout le monde ne devient pas Victor Hugo, mais tout le monde peut partager le wannabisme de Victor Hugo.
Le paradoxe auquel les règles de la conférence pour le wannabe, c'est le retour sur soi-même qu'il est obligé d'accomplir pour réussir à devenir un autre. Pour le comprendre il faut distinguer (comme pour le cholestérol) le bon du mauvais wannabe.
Le bon wannabe s'accomplit en réalisant son illusion. ce que permet la blogosphère et le Net en général. Ils permettent, en effet, à celui qui croit vivre dans une illusion, de la rendre immédiatement concrète et de la matérialiser. Il n'est pas nécessaire, pour y parvenir, de suivre un parcours initiatique, des années d'enseignement, de sélection, de hiérarchie etc. Chaque wannabe en immersion dans la blogosphère peut produire, instantanément, à tout moment, ce qui le fait vivre dans son illusion. Ici, le "faire" est en prise directe avec le "vouloir-être" et le seul ennemi identifiable du bon wannabe ne peut-être que lui même, et il le sait. C'est d'ailleurs ainsi qu'on le reconnait immédiatement.
Pour le mauvais wannabe, c'est l'inverse qui se passe. Tout contribue, chez lui, à déconnecter le "faire" du "vouloir-être". Ce wannabe est resté captif du monde réel et de ses lois, ne croyant pas aux siennes propres, il s'épuise en luttes contre un monde réel auquel il attribue tous ses échecs, ne se rend pas compte que ce monde réel n'a plus ce pouvoir, et finit par être totalement paralysé dans son action, comme un Victor Hugo qui n'aurait jamais eu le courage de montrer ses écrits, persuadé, sous le coup d'une sorte de paranoïa, que le monde ne fonctionnait que dans le complot destiné à glorifier Chateaubriand. Le mauvais wannabe est persuadé que c'est le monde qui est son ennemi (et non lui-même, se vit souvent comme un génie incompris, et trouve une compensation à son infortune en se chargeant du fardeau des injustices que subissent ses semblables.
Les règles de la conférence, et l'exercice qu'il suppose de la confrontation à soi-même et aux autres, peut permettre à un mauvais wannabe d'en devenir un bon, mais le handicap face au succès de son entreprise restera plus difficile à surmonter.

Commentaires
1. Le dimanche 31 janvier 2010 par Et vous êtes d'accord ?
2. Le dimanche 31 janvier 2010 par Serge ULESKI
3. Le dimanche 31 janvier 2010 par leo
4. Le dimanche 31 janvier 2010 par Pandora
5. Le lundi 1 février 2010 par mon iPhone m'a tuer
6. Le lundi 1 février 2010 par Pandora
7. Le lundi 1 février 2010 par mon iPhone m'a tuer
8. Le lundi 1 février 2010 par Clic
9. Le lundi 1 février 2010 par Cécile D.
10. Le lundi 1 février 2010 par Clic
11. Le lundi 1 février 2010 par Cécile D.
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14. Le lundi 1 février 2010 par Pandora qui rit jaune
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16. Le lundi 1 février 2010 par Cécile D.
17. Le lundi 1 février 2010 par mon iPhone m'a tuer
18. Le lundi 1 février 2010 par benoit
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