La connotation plutôt négative du copinage repose moins sur le fait qui est dénoncé que sur ce qu'il implique. Il s'agit d'une critique "implicite", qui peut donc se passer de toute argumentation, alors que la critique "explicite" suppose une argumentation reposant sur un ensemble de valeurs formant une idéologie ou, au minimum, une opinion. La "production" n'est donc jamais visée en soi, ce qui aboutirait à une forme culturelle. Ce qui est sous-entendu, dans le copinage, c'est une certaine forme de favoritisme, consistant à privilégier ses amis au détriment d’autres personnes. Ceci correspond à une représentation pré-adolescente qui domine tous les logiciels du Net souvent hérités des jeux video : l' "ami" est la pierre angulaire de la sociologie du Net et son corolaire dans la mentalité dominante dans la blogosphère est le copinage, ce double visage de Janus virtuel va présider à la formation des réseaux sociaux et c'est donc lui qui va devenir le facteur explicatif majeur applicable à tout fait, évènement, objet, etc.

La dimension communautaire "quelconque" étant de permettre à tout le monde, y compris et surtout aux anonymes, de se faire connaître, l'Internet repose sur sa capacité de traduire toute relation sociale en terme binaire "ami/ennemi", tout comme l'écriture informatique repose sur la traduction de tout signe en I & 0.

Avec l'apparition des sous catégories et des hiérarchies, on note une augmentation de la gravitation d'alliés (amis) autour des blogs leaders. D’autres, qui font figurent d’antagonistes, dénoncent alors ce genre de pratiques, plus particulièrement lorsqu’un acteur secondaire a effectivement réussi à établir une relation de connivence avec un des blogs leaders. il semble que les blogueurs tendent ainsi à recréer eux-mêmes ce qu’ils dénoncent comme étant des pratiques scandaleuses, en positionnant subjectivement des leaders, des amis et des ennemis. Les plus véhéments, qui évoquent de manière récurrente et haineuse l’existence du copinage sont souvent ceux qui n’ont pas réussi à se positionner, malgré des tentatives répétées, comme ami de celui qu'ils ont institué comme leader.

Ce jeu de rôle repose lui-même sur un second stéréotype ou cliché dominant de la rhétorique du Net : L'influence. Pour être prise au sérieux et jouer un rôle à armes égales avec les medias et les autres institutions, la blogosphère doit démontrer sa capacité d'influence. C'est sa façon de faire ses preuves et c'est une façon qui coïncide avec son couple déterminant : ami/ennemi. L'influence est le complément dynamique de l' "ami". La sociologie du Net se forme à partir de groupes d'amis et d'ennemis qui se constituent pour exercer une l'influence, d'une part à l'intérieur du groupe, formant une communauté d'intérêt, mais aussi à l'extérieur, jouant la règle de la "distinction" entre ce qui est acceptable et ce qui fait scandale. Le monde est fait de ces deux éléments et tout commentaire sert d'adhésif ou de répulsif dans ce jeu d'agrégation ou de répulsion. Le scandale, c'est qu'il puisse y avoir une autre logique de groupe, qu'elle soit familiale ou sociale, que celle qui préside à la communauté virtuelle.

Dans une grande mesure, le contenu des commentaires dans les fils sur les blogs (en terme de sens ou d'idéologie) est considéré comme secondaire par rapport à ses effets sur l'appartenance du commentateur à un groupe ou à un autre. Cette forme nouvelle d'influence ne se construit pas comme le pouvoir dans le jeu politique classique ou son équivalent dans le domaine culturel ou médiatique. Elle se construit par la capacité simple à jouer le jeu sans état d'âme, comme dans un jeu video où le personnage peut revivre dans chaque nouvelle partie, même s'il a perdu, même s'il est mort.

Le candidat à l'influence ne doit donc jamais se préoccuper d'autre chose que de l'auto-promotion de lui même et de ses propres slogans, il ne doit devenir qu'un pur produit de lui-même. Tout intérêt qu'il pourrait éprouver ou manifester au profit d'un autre représente, pour lui, un détournement, un facteur d'affaiblissement, voir de risque. La pratique de base est donc le dénigrement systématique des autres (en particulier à travers la dénonciation du copinage ou des clivages générationels, économiques ou sociaux ) et l'auto-promotion. Une fois acquis le "style" permettant de faire passer ces deux messages, le travail consiste à se construire une "audience" suffisante pour franchir la frontière de l'univers mediatique, et être "pris au sérieux" et donc de disposer de l'influence.

Ces deux stéréotype de communication : le copinage et l'influence, constituent le "bruit de fond" du Net, toute les règles de savoir-vivre à inventer dans cet univers devront parvenir à réduire ce bruit pour commencer à devenir audible.