1508. Lettre à Sibylle Grimbert, par Gabriel Matzneff
Par general, jeudi 3 mars 2011 :: #1508 :: rss
La charmante webmistress intérimaire du site matzneff.com vient de mettre en ligne une nouvelle chronique de Gabriel Matzneff :
Lettre à Sibylle Grimbert
En novembre dernier, m’intéressant au travail de cette jeune romancière, je demandai aux Éditions Léo Scheer de lire les épreuves du nouveau roman de Sibylle Grimbert qui devait paraître en janvier 2011. Je les lus et, après les avoir lues, j’écrivis une lettre à l’auteur. Cette lettre, je viens de prier Sibylle Grimbert de m’en adresser une photocopie, car, à la réflexion, m’est venue l’idée de la transformer en chronique. La voici.
Paris, 30 novembre 2010
Chère Sibylle,
Nous en parlerons plus longuement mercredi, mais je désirais te dire par écrit combien Le Vent tourne m’a impressionné.
La maîtrise du sujet, la virtuosité avec laquelle tu conduis ton récit, fais vivre tes personnages, et les fais vivre dans un lieu unique et un temps donné, comme dans une tragédie classique (du moins dans la première partie qui est la principale, la seconde étant plutôt un épilogue, semblable à celui, magnifique, de L’Éducation sentimentale : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots… »).
Au début, lorsque tes protagonistes font leur apparition, le lecteur ne saisit pas illico qui est qui, leur âge respectif, leurs liens de parenté. Tout s’organise peu à peu, tu tisses ta toile dont on ne perçoit d’abord que des fragments, c’est en vérité du grand art.
La précision du trait, la justesse des descriptions (les pages 81 et 82 sur les transports en commun, leur humour noir, j’adore).
Et puis, je pourrais écrire : et surtout, cette soirée qui s‘emballe, devient folle, avec ce tourbillon de personnages autour du pauvre Benjamin qui perd la boule, c’est-à -dire le contrôle de soi et des autres, c’était très difficile à faire, tu l’as fait. Il y a là un talent très rare, très russe, j’ai pensé à l’éblouissant Une sale histoire de mon cher Dostoïevski, j’espère que nos critiques littéraires, si cartésiens, souvent si incultes, noteront cette ivresse slave, cette folie, ces épanchements (la scène où Benjamin se confesse, à moitié saoul, à l’ami de son père) qui sont si peu français (on n’imagine rien de tel dans un roman de Stendhal) ; et qu’ils noteront aussi que ces épanchements, cette sarabande, sont jugulés par une écriture rigoureuse, froide, bref l’ordre qui met en scène le désordre, une très belle réussite, c’est captivant, bravo, je t’embrasse.
Gabriel
P. S. Et je ne te dis rien de tout ce que j’apprends en te lisant sur les rapports entre jeunes adultes et leurs parents, car c’est un domaine où je n’ai aucune expérience personnelle. Ce que tu en écris (ce thème était déjà présent dans ton précédent roman) est pour moi une nouveauté absolue, et très… curieux.

Commentaires
1. Le mardi 6 septembre 2011 par Serpentin coloré
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