Oui, il s'était faufilé dans les habits de son réalisateur, tant il était stressé de devoir tenir le cap d'un film fleuve de trois heures quarante, angoissé par l'énormité de ces dialogues qui n'en finissaient pas et qu'il devait mémoriser au quart de tour. Si bien qu'en effet on ne peut regarder le Jean-Pierre Léaud de cette époque sans penser à Jean Eustache.

Suicidé à l'âge de 43 ans, homme dandy, homme en chambre, éternel et de passage, lui qui voulait retenir le temps et qui du « Père Noël a les yeux bleus » (1966) à « La Rosière de Pessac II » (1979), en passant par « Numéro zéro », « Mes petites amoureuses » (1974), ou l'Å“uvre cardinale « La Maman et la Putain » (1973), ne cessa de capturer la durée, le désir, l'intimité, l'époque.

Sans doute, nulle autre forme qu'un dictionnaire ne pouvait mieux épouser ses obsessions dans ce qu'elles avaient de précision orbitale et de fantaisie poétique, de lourdeur et de légèreté, dans la fugacité aussi d'une vie qui mêla la création et la désespérance, l'humour et la rigueur, la sensibilité et l'extravagance. En quelques centaines de mots allant comme il se doit de A à Z, Jean Eustache se retrouve ainsi enfermé dans un livre inattendu et profond qui, à défaut de lui ressembler, propose des pistes et de l'amour à revendre. Les signataires en témoignent, qui d'Antoine de Baecque à Marie-Anne Guérin, en passant par Philippe Azoury ou Natacha Thiéry, tentent de définir l'univers de ce cinéaste météorique qui aimait John Ford et « L'Homme tranquille », lui qui l'était si peu.

Sud-Ouest, le 20 mars 2011.