Le Point.fr a publié le 23 mars 2012 l'article, reproduit ici, de Saphia Azzeddine dont le dernier roman : Héros anonymes, évoque ce qui se passe dans la tête d'un personnage "lambda" au moment où il bascule dans l'irréalité d'un sentiment de toute puissance criminelle qui le mènera jusqu'à l'horreur du passage à l'acte.

Saphia Azzeddine est l'auteur de Héros anonymes (éd. Léo Scheer). Ce livre met en scène la montée de la haine chez un Monsieur Tout-le-monde qui se rêve en terroriste propagandiste. Le héros de ce roman, publié en septembre 2011, présente de stupéfiantes ressemblances avec Mohamed Merah. Saphia Azzeddine nous livre ici ses réflexions sur la personnalité du meurtrier qui a endeuillé la France.

Le Point.fr

Mohamed Merah, c’est l’homme sans qualité qui découvre sa toute puissance. Il va devenir un monstre. Pourtant il n’en est pas un. C’est un homme monstrueux. Mais pas toute la journée. Et c’est précisément ce qui est terrifiant. Parfois il aide son voisin à déménager un meuble, d’autres fois, il aide une vieille dame à porter son panier. Soudain il agrippe une petite fille juive pour lui exploser la cervelle. Il est comme vous et moi sauf devant Ozar-Hatorah, ou nous n’aurions fait que passer, lui y a pénétré. S’il y avait eu un Club Med à Islamabad, peut-être que sa destinée aurait été différente et avec elle, celle de sept victimes innocentes. Mais ce n’est pas à l’aquagym qu’il s’est musclé les mollets mais aux versets qu’il a rempli son cervelet. Porté par un ressentiment profond et systématique contre tout ce qui l’entoure, poussé par son environnement familial qui a fait de lui un tyran domestique, ce petit roi à la maison n’était qu’un gueux chez Pole emploi.

Par un honneur qu’il croit perdu et qu’il voudrait venger, par les possibilités sans limites des technologies modernes, ce lambda souverain confronté à sa propre médiocrité a débordé dans un monde imaginaire dont il est le héros. D’abord anonyme, désormais tristement éternel. Mohamed qui tue Mohamed, c’est l’identité avariée de ceux qui ne sont rien à part à contre courant. Ou quand l’insignifiance évince le mérite. Dans une société ou seul le résultat compte, cette petite frappe de criminel a réussi son coup et a même gagné ses obsèques nationales, ce pleutre dont la Légion n’a pas voulu, ce couard dont Al Quaida se serait bien passé, cet idiot que la Palestine vomi, ce raté qui on l’apprendra peut-être un jour a postulé pour une émission de téléréalité, mais même là, son secret n’aurait pas été crédible.

- Trop choc, trop trash, pas assez ciblé, et puis pas assez mignon pour la tranche d’ado connasses qu’on vise. Nan, appelez-moi Moundir !

Mohamed Merah a commencé par des dérapages contrôlés en BMW (elle devait être empruntée ou achetée à crédit), il a fini par déraper de son balcon, certain que les anges divins (ceux-là mêmes qui ont secouru les Moudjahidins contre l’URSS avec une phalange coupée) allaient le secourir et l’escorter directement dans le carré vip, sans faire la queue pour une fois, ni supplier comme toujours. Ca ne s’est pas passé ainsi, il a lamentablement échoué de son rez-de-chaussée, en gandoura blanche et le cul propre, prêt à l’emploi, à genou, comme la France depuis 48 heures.

Soutenu par le nébuleux Aqmi, ce jeune homme aux oreilles décollées nous a tous mis à l’amende. Soulagée qu’il soit mort mais frustrée qu’il ne puisse m’expliquer quand tout a basculé. Car en effet Messieurs les politiciens, il y a une faille. Une très grosse faille. Tant que le terrorisme était organisé, la surveillance se déroulait dans le cadre classique de la guerre avec du renseignement classique lui aussi. Mais à partir du moment où ça se désorganise, la nature du terrorisme change complètement. On ne peut plus faire de renseignement structuré et hiérarchisé puisqu’il n’y a plus de structure ni de hiérarchie. En deux jours, Mohamed Merah représente 58200 pages sur internet, son histoire apparaît entre le flop mode de Rihanna et le tweet du jour de Laure Manaudou, il est « connu ». Là ou il est désormais, il ne se préoccupe plus d’être reconnu. C’est encore nous qui allons devoir vivre avec son souvenir, pour certains plus pénible que pour d’autre évidemment. Apparaissent aujourd’hui les figures des « Héros Anonymes » ou des « Lambdas Souverains », ceux qui en un clic s’autoproclament « Maître ». Non pardon j’efface. Je préfère « Sauveur ». Il fut une époque ou l’on devait faire attention à son voisin, ça s’appelait du civisme. Désormais on va devoir faire attention à son voisin et ça s’appellera de la prévention. Sommes-nous déjà en train de rédiger les premières lignes du Patriot Act à la française ? C’est réjouissant…

Saphia Azzeddine, le 23 mars 2012

Ndlr. Nous reprenons, ci-dessous, les commentaires, publiés sur le site du Point.fr, dont il faut souligner la qualité, (ce qui est rare sur le Net), quelle que soit la diversité des opinions exprimées, (ce qu'on attend d'un forum).