1901. OPERA MUNDI. La seconde vie de l'opéra de Mehdi Belhaj Kacem (MBK) par Jean-Clet Martin (JCM) dans STRASS DE LA PHILOSOPHIE.
Par general, samedi 21 avril 2012 :: #1901 :: rss
Sur son site : Strass de la philosophie, Jean-Clet Martin évoque le second texte de Mehdi Belhaj Kacem dans la collection Variations des ELS : ''La seconde vie de l'opéra''.
Le chahut des sirènes... C’était le cas de la peinture aux XIXe siècle qui n’était pas seulement de plâtre et d’atelier mais édifiante d’une morale de pacotille au point de dégorger partout du mythe grec ou de l’épisode biblique. Comme si le dessein du dessin ne pouvait avoir d’autre destination que l’instruction de vertus théologales visibles par le montage, la mise en scène picturale que l’opéra porte à son comble, relayée bientôt par le cinéma qui lui emprunte la puissance audio-visuelle. Mais le sérieux de la peinture ne se trouve pas restitué dans l’espace de la scène ouverte par les trois ailes de l’opéra que sont la musique, le jeu et le texte.
Cette triple texture de l’opéra est abordée par Mehdi Belhaj Kacem selon la saturation d’une impossible jointure. Alors le mythe, le récit, l'organisation de la fable se voient sans cesse mis à mal par des actes dont la parodie ne vise le bien que pour montrer le mal, au travers de sujets finalement louches, bifurquant en des sens grotesques, hors toute rédemption comme le montre à merveille Salomé, opéra par lequel s’ouvre cet essai. A l’opéra, le mal, l’obsession d’histoires peu éloquentes nous projettent dans un univers qui n’a plus grand-chose de commun avec la mise en intrigue du mythe théâtral -le sérieux de Wagner mis à part et soigneusement cloisonné par Nietzsche déjà qui lui préférait l’esprit de légèreté qui sied à Verdi ou à Bizet dans ce qu’il ont peut être de plus comique, histoire de rejouer contre l’ordre édifiant du Tragique la légèreté même : le plus grand oubli de l’histoire, le texte effacé d’une poétique qui met en scène le délitement comique, le grand rire auquel -si mes souvenirs sont exacts- Aristote avait dédié la deuxième partie à jamais perdue de la poétique.
Bon, je pousse un peu le trait en abondant vers le comique hégélien, mais c’est bien ainsi que m’apparaissent les pages très écrites de Mehdi, ramassées dans Opéra Mundi autour d'une dépense dont le luxe nous rappelle à Bataille. On y voit affleurer le mal et le rire. Quoi alors de l’opéra et de son monde émondé ? Des leçons éthiques que dispense le tragique, on comprend soudainement que l’Opéra nous détourne ostensiblement vers la dissolution comique poussée à son comble par les personnages délurés de Don Juan, de Lulu, Wozzeck et tous les Tyrans incestueux qui se succèdent sur la scène hybride de l’architecture baroque. Cette renaissance, cette répétition du comique, c’est de l’Italie qu’il fallait l’attendre, mieux et plus fortement que ne pouvait le montrer le goût tragique du Grec et de l’Allemand. Dissolution, le mot apparaît souvent, et peut-être encore anarchie, un démembrement comique qui s’instille dans le tragique apparent, et d’abord par l’allure invraisemblable des décors, le ton surjoué des gestes, des voix… Et dans cette Italie qui bourgeonne vers toutes les scènes européennes « pourquoi l’opéra, né au sein d’une culture tout de même encore dominée par le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme, ne traite-t-il presque jamais de sujets évangéliques, ou de saints ? Pourquoi l’opéra est-il, et lui seul à ce point, si on y regarde de près, l’art chrétien qui échappe au christianisme ? » C’est la question essentielle, étrange, mise en mouvement par cet essai vigoureux qui nous donne envie de réécouter tout autrement l’opéra, rejoué par l’accès aux DVD qui accompagnent les commentaires de Mehdi dont je salue ici la langue fourchue pour nous donner des «caricatures de prêtres calvinistes» poussant la dissolution de la scène vers l’obscène.
C’est sans conteste au travers l’humour de MBK une seconde vie de l’opéra filmé qui renaît de sa poussière. On y découvre la scène du réalisme tragique qui se double d’un air de fausset. Au point de percevoir toutes les grandeurs spéculatives secouées par la décrépitude comique des cris entre les mots, des épées placées sous le rythme pendulaires de testicules ventriloques. Alors oui, cher Mehdi, il faut la représentation, l’existence n’ayant de sens que quand elle est répétée, secouée comme limonade en tous sens par des airs fautifs qui nous disent bien ce qu’il en est de la puissance du faux, qui font voir dans l’air comment l’illusion transcendantale berce des dieux qu’on voudrait réellement voir signer de leur sang leur calvaire. En rire donc plutôt que d’en pleurer. Mais là , il faut bien que les sirènes perdent leur air sévère et le mystère de leur sexe sous les écailles de leur damage mathématique. A l’opéra, appert un fait qui est le fait de la raison déchue : « Je suis Dieu, prononcé par Madame Edwarda la prostituée, comme chacun sait ».
Jean-Clet Martin, le 22 avril 2012.

Commentaires
1. Le samedi 21 avril 2012 par Manuel
2. Le lundi 23 avril 2012 par Alain Baudemont
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