Serge Koster m'a touché. C'est difficile de savoir pourquoi quelqu'un vous touche finalement. C'est un ensemble de choses assez intimes et qui ne s'écrivent pas. Je l'ai vu assez peu. Quelques bribes de conversation. Il a parlé d'un voyage à New York avec sa femme ; avec un petit sourire mignon, il a dit : « on voyage peu, mais là on s'est fait plaisir ». Ne serait-ce que pour ça, j'ai eu envie de lire son livre. Ça commence par l'évocation de ses funérailles. On pourrait imaginer une entrée en matière plus joyeuse, et pourtant, tout à son image, elle est légère et désinvolte comme les musiques choisies. Pour sa mort, il veut du jazz. Rien d'étonnant, il écrit comme les artistes de chez Blue Note. J'ai fait des études de Jazz, alors je me reconnais d'entrée des goûts communs avec cet homme. Ce n'est que le début, tout le livre fut pour moi une succession d'étrangetés et de correspondances. On dit parfois quand on a aimé un livre : « ah j'aurais aimé l'écrire ». Moi, son livre, je crois que j'aurais aimé l'écrire dans quarante ans. Il est l'avenir de ma vie littéraire. Je l'ai déjà lu deux fois. Il m'a fasciné par sa beauté, son élégance, sa pudeur. Page 26, il écrit : « Peut-être suis-je en train d'écrire, encore une fois, un texte sacrifié, sans destin qu'une minorité de lecteurs. » Il n'a pas eu tort. Je n'ai pas l'impression que beaucoup ont parlé de ce texte. Je ne sais pas vous, mais moi ça me touche profondément cette façon d'évoquer un texte sacrifié, alors chaque ligne bat de la densité la plus totale d'un homme. Ce que j'aime, c'est l'absence absolue d'aigreur, d'apitoiement, comme une beauté à la désinvolture que les années nous ont obligés à endosser.

Le livre fourmille d'anecdotes sur Michel Tournier, Francis Ponge, ou encore Bernard Giraudeau. Les soirées avec Françoise Verny valent aussi le détour. On y lit les belles rencontres, les espoirs d'une grande vie littéraire, les déceptions aussi, les ambitions avortées. C'est le roman de la vie littéraire. Avec, toujours cette question : que reste-t-il ? Sûrement, les pages les plus émouvantes sont sur les vieillards croisés au cours de son existence. Les fins de vie de Jean Desailly, Claude Roy ou encore Jean Dutourd (tiens encore un point commun, j'avais raconté dans ce blog ma rencontre avec Dutourd...). C'est une question à laquelle je ne cesse de penser. J'ai eu parfois l'impression en lisant ce livre que Serge Koster m'aidait à formuler la confusion de certains de mes sentiments. Et puis au cÅ“ur de son livre, il y a d'une manière incessante, le refrain inépuisable : « la femme de ma vie ». Beaucoup de beauté à ne cesser de mentionner l'acolyte de cette traversée. Je me suis toujours amusé de cette expression : « la femme de ma vie » qu'on prononce lors d'une belle rencontre. Mais là, après cinquante ans passés ensemble, on peut vraiment dire qu'il s'agit de la femme de sa vie. Le soir, ils aiment lire et échanger leurs impression : « Souvent je m'interromps, m'allonge, ferme les yeux, étends le bras vers son flanc, demeure immobile, savourant derechef le sentiment de l'existence à l'état pur, dans le calme murmure du cosmos, en harmonie avec l'univers, tout à son plan, qui est de nous réunir pour l'entièreté du temps où nous serons. A cet instant, la certitude de notre inscription dans le non-être me laisse incrédule. »