Nous recevons de Gabriel le message suivant :

"Entre les paisibles années 1930 où Montherlant descendait au Saint-Georges et le paisible an de gr?ce 2007 où y séjourne Weyergans, il y eut une période intermédiaire, beaucoup moins paisible où à Alger les bombes et les grenades explosaient telles que des pétards le jour du 14 juillet, mais où la vie n'en était pas moins charmante au bar de l'hôtel Saint-Georges où les colonels conspiraient devant un pastis et les jolies filles vous reluquaient en sirotant un blody-mary. Dans ces années 1959, 1960, 1961, c'était la guerre, mais la vie continuait et le bonheur était d'autant plus exquis qu'il était menacé. Ce qui faisait alors le charme d'Alger, c'était cet amalgame de présence européenne et de vie indigène, le contraste existant entre la Casbah et Belcourt, Bab-el-Oued et la rue Michelet, cette diversité chatoyante, méditerranéenne. C'était pourquoi, bien que je ne fusse pas "Algérie française", je ne parvenais pas à imaginer Alger sans la France, tant elles semblaient liées, consubstantielles. Ah! la rue Michelet! A l'époque j'étais fou amoureux de Monique, la ravissante fille du meilleur boulanger de la très européenne et bourgeoise rue Michelet. J'avais vingt-trois ans, Monique en avait treize, et il n'était pas question de l'amener dans une chambre de l'hôtel Saint-Georges, sa soeur aînée lui servant de vigilant chaperon, mais nous nous bronzions dans une piscine très élégante où (malgré la prétendue "intégration" pronée par le gouvernement) les Arabes n'étaient pas admis, nous mangions des huitres sur la plage de Sidi-Ferruch, nous nous donnions des baisers en cachette. C'était la guerre, mais la tragédie nationale que tous nous vivions ne nous empêchait pas de savourer nos plaisirs particuliers. Le Saint-Georges s'appelle aujourd'hui le El Djézaïr, les baisers de la jeune Monique n'existent plus que dans le souvenir que j'en ai, nos existences s'écoulent comme du sable entre les doigts d'un enfant, bientôt seuls nos livres resteront pour témoigner de ce que nous f?mes."

Gabriel Matzneff, 7 juillet 2007