"Des sites "privés" créés sur Internet, permettent aux internautes, gr?ce à l'usage de la webcam, de montrer tous les instants de leur vie quotidienne. Cette exhibition permanente des gestes et des activités réclame un regard voyeur qui se dispense de toute identification. Celui qui est regardé au jour le jour peut accomplir les gestes les plus banals, il suscite de la curiosité à partir du rien de l'exitence quotidienne, il provoque du suspens à partir d'un désintérêt évident. Il fabrique en quelque sorte des "effets d'intimité" pour le regard de l'autre. Ce n'est pas une mise à nu, c'est un déshabillage du corps et des sentiments qui s'impose comme l'expression d'un désir de représentation publique de soi. C'est l'intimité en devanture. Cet exhibitionnisme se traduit par une disparition de la singularité: l'autre devient le même que celui qui s'exhibe, comme dans une duplication clonique. Plus de projection, plus d'identification, mais un constat de similitude."

Cette réflexion de Henri Pierre Jeudy (L'absence de l'intimité) dans Libération du 30 juillet pourrait être une bonne introduction à notre cogitation sur littérature et Internet. Le débordement de l'intime, qui est l'enjeu de la littérature contemporaine, va devenir, avec l'avènement de l'Internet comme infrastructure d'une autre forme de civilisation, un sujet central. La littérature apparaît ici comme un aboutissement, une transcendance de cette mise en exhibition des "effets d'intimité", car c'est dans la littérature que peut se dire cette vérité qui sans elle se réduit au "rien de l'existence quotidienne". Nathalie Rheims, dans son dernier livre: Journal intime, roman évoque ce constat de Gide : "Il serait temps de dire la vérité. Mais je ne pourrai la dire que dans une oeuvre de fiction." Ce vers quoi se dirigent les "singularités quelconques" de la blogosphère, rejoignant par là ceux qui les tirent dans cette direction: Cécilia, Nicolas, Ségolène et François, les nouveaux héros de "La politique, roman". Celà valait bien la Une de Libé.