Longtemps, j'ai eu la conviction qu'une des jeunes femmes qui ont partagé ma vie écrirait un roman sur nos amours ; je le pensais en particulier de celles dont les lettres qu'elles m'écrivaient du temps que nous étions ensemble manifestaient un réel talent d'écrivain, un vrai don pour l'écriture. Un jour, longtemps après ma mort, ces lettres ' qui sont désormais en sécurité, soigneusement préservées de la destruction - seront publiées, et le public sera époustouflé par la force, l'originalité, le style, la bouleversante beauté de tant d'entre elles. J'aurais été heureux qu'une de ces adolescentes, de ces jeunes filles qui ont partagé ma vie ' et je ne parle pas ici d'aventures, de brèves rencontres, mais d'amours durables et profondes, de liens consubstantiels -, publi?t un roman où elle aurait dit la passion, le plaisir, la complicité, le bonheur, et aussi, cela va de soi, les tensions, les querelles, les tourments de la jalousie, les plaies de la trahison, les douleurs de la rupture, bref ce mixte de félicité et de souffrance qu'est nécessairement un grand amour unissant un artiste de mon genre avec une jeune femme intelligente et sensible.

Cette conviction, cette espérance, aujourd'hui je ne les ai plus. Les plus géniales de ces adolescentes sont devenues des adultes ordinaires, elles sont rentrées dans le rang ; dévorées par le désir de respectabilité, elles ne songent pas un instant à ressusciter dans un roman ce qu'ensemble nous avons vécu. Au contraire, elles veulent l'effacer de leur c?ur et de leur mémoire. Nos belles amours sont un passé qu'elles ont renié, oublié (ou qu'elles affectent d'avoir oublié, ce qui dans la pratique revient au même). L'une de ces jeunes personnes, Aouatife, ?gée de seize ans (nous étions amants depuis un an), avait écrit un joli texte sur nos clandestines et passionnées amours, souhaitait qu'il f?t publié, l'avait présenté à un concours d'écrits lycéens ; mais ce récit, n'ayant pas été retenu (ce jury était un jury de cons, car ces pages sont magnifiques), est demeuré inédit et si ce n'était pas moi qui, gr?ce à Dieu, en conservais précieusement le manuscrit, je ne suis pas certain que son auteur, quand quelques années plus tard elle m'a quitté, ne l'e?t pas alors détruit.

Certes, l'écrivain, c'est moi. C'est à moi, non à elles, qu'incombe la charge d'être le scribe de nos amours. Picasso a peint ses épouses et ses maîtresses, parfois habillées, le plus souvent nues, mais aucune d'elles n'a songé à peindre Picasso. Néanmoins, cela m'aurait fait plaisir si l'une de mes amantes, ou ex-amantes, m'avait dit un jour : « Peux-tu me photocopier mes lettres ? J'en ai besoin pour écrire quelque chose sur nous. » En fait, l'une d'elles, Francesca, me l'a demandé et, comme je le raconte dans un tome déjà paru de mon journal intime, j'ai obtempéré ; mais Francesca n'a en définitive rien écrit et aujourd'hui, mariée avec un bourgeois qui est socialement aux antipodes du poète « sulfureux » (comme disent les journalistes) que je suis, elle se fiche de nos amours comme de sa première barboteuse, elle est à des années-lumière de la passion qui m'a naguère inspiré Ivre du vin perdu.

Pourtant l'archange Gabriel veille sur moi. C'est pourquoi il a voulu à l'occasion de la rentrée littéraire m'offrir une consolation. Ce baume sur les plaies de mon ?me, c'est Journal intime, le nouveau roman de Nathalie Rheims qui vient de paraître aux Editions Léo Scheer. Nathalie, je la connais depuis son adolescence. Récemment, nous avons été ensemble invités à une émission télévisée de Thierry Ardisson. Celui-ci nous a demandé si entre nous, quand Nathalie avait dix-sept ans et était élève du cours d'art dramatique dirigé par mon ami Jean Périmonyâ?¦ Bref, vous avez compris. Nous ne voul?mes pas décevoir ce cher Thierry et notre réponse releva du flou artistique, mais ici je veux dire la vérité : il ne s'est jamais rien passé de sentimental, d'amoureux entre nous : nous étions simplement des amis. Durant ce torride été 76, j'étais l'amant d'une de ses camarades de première année prénommée Marie (comme je le raconte dans La Passion Francesca) et Nathalie, elleâ?¦ Si vous voulez le savoir, lisez Journal intime.

Je n'ai donc inspiré aucun des personnages masculins de ce nouveau roman, mais, et c'est là où je voulais en venir, en écrivant Journal intime, Nathalie a répondu à la vaine attente que j'évoque ci-devant, car ce livre est celui qu'une de mes oublieuses amantes aurait pu et d? écrire ; il resserre en soi et, d'une certaine manière, remplace tous ces romans vécus mais non écrits par mes renégates adorées. Je n'avais peut-être jamais lu sous la plume d'une femme une description aussi juste de l'amour féminin ; et, comme romancier je suis très fier car mes propres réflexions sur la façon dont les jeunes filles et les jeunes femmes aiment, sur ce qu'elles entendent par amour, sur ce qu'elles mettent dans ce mot (qui n'a que peu de rapports avec ce que nous, hommes, y mettons), sur leur radicale inaptitude au carpe diem, sur leur inquiète et perpétuelle insatisfaction, sont fortifiées, corroborées par les analyses du sentiment amoureux que fait Nathalie Rheims dans ce roman écrit à la première personne du singulier (ce que les Italiens appellent le io narrante).

Lisant ce bref et br?lant récit (où Nathalie, pour justifier la nécessaire impudeur de l'écrivain, dit avec raison que l'art d'écrire est l'art de « crocheter les serrures avec un stylo »), je n'ai pas cessé un instant, quasi à chaque page, d'y mettre des noms appartenant à mon aventure personnelle, d'y déchiffrer sur le visage de l'héroïne ceux de mes amantes évanouies (ou présentes), d'y entendre leurs voix à travers la sienne, et je pense que de très nombreux hommes auront, lisant Journal intime, la même impression. En parlant de soi, en dévoilant le plus intime de soi, Nathalie Rheims, et là réside son art de romancière, atteint à l'universel. Que ce livre soit autobiographique ou fictif est de peu d'importance. Ce qui compte, c'est que l'héroïne existe, qu'on y croit, qu'on la voit vivre, que la lectrice et le lecteur se reconnaissent dans cette femme br?lée par l'amour fou et cet homme infidèle, léger, égoïste, décevant, l?che, menteur qui est sans cesse en train de disparaître et n'accorde qu'une part infime de son temps à celle qui voudrait l'occuper dans son entier.

La jeune femme qui, page 31, obsédée par la présence des autres femmes, des rivales, se demande combien de lignes lui seront consacrés dans le journal inédit de son amant ; celle qui page 33 écrit à son amant : « Je voudrais qu'il n'y e?t plus que moi dans ton journal » et songe à rompre parce qu'elle ne supporte plus de n'être dans la vie de cet homme inconstant « qu'un sujet de plus, une femme parmi les autres » ; celle qui page 47 s'exclame : « Comment fais-tu pour me quitter après chaque retrouvaille ? » ; celle qui estime que quelque soit le temps que lui accorde son amant, ce n'est jamais assez, et soupire page 65 : «Tu donnes avec parcimonie, surveillant les minutes sans jamais oublier ta fuite prochaine » ; celle qui page 103, avec ce refus de la réalité qui caractérise son sexe, a ce cri redoutable (je veux dire : ce cri que les hommes, qui détestent les possessives hystériques, redoutent comme la peste) : « Plus tu me rejettes, plus je te traque. » ; celle qui ne se sent jamais comblée par l'instant présent, qui est toujours tendue vers l'avenir, qui refuse d'admettre que ce fameux (et fumeux) avenir n'existe pas, qu'il compte pour du beurre, qui dans son propre journal intime écrit : « Attendre encore et toujours. » ; celle à qui ce que lui offre son amant ne suffit pas, qui en ressent de l'amertume, qui note page 143 ces mots où percent un désenchantement, une agressivité de moins en moins maîtrisés, prodromes du désamour et de la décision de rompre : « Il est rentré de voyage, mais il repartira. Je le reverrai, puis il s'en ira. Nous aurons une heure ou deux, ça et là. Quelques jours volés à sa vie. Un verre. Une cigarette. » ; celle qui page 155 jette à la poubelle les photos et les lettres de l'homme que récemment encore elle aimait à la folieâ?¦ Seigneur, je les connais, je ne connais qu'elles, je pourrais vous dire leurs prénoms, la couleur de leurs yeux, le parfum de leurs peaux, je les connais si bien que j'ai la sensation d'être devenu un personnage de Nathalie Rheims, la fiction se confond avec la vie.

Oui, jamais peut-être (sauf peut-être dans les lettres de ma jeune maîtresse Anne L.B. qui apparaît dans Les Demoiselles du Taranne , qui sera davantage présente dans les tomes suivants de mon journal intime et qui, de toutes mes amoureuses, est celle qui m'aura écrit les choses les plus féroces sur mes défauts et mes faiblesses) ces griefs typiquement féminins, cet irrémédiable bovarysme n'ont été aussi précisément formulés par une plume de femme. Nous touchons là du doigt (ou plutôt, s'agissant d'un livre, de l'?il) l'abîme qui existe entre l'homme qui ne peut donner que des instants de bonheur, qui par trouille d'être piégé est toujours en train de s'échapper, et la femme qui rêve de fusion totale ; le malentendu fondamental qui existe entre ces deux sexes qui n'attendent pas la même chose de l'existence, qui ne parlent pas la même langue, dans la bouche desquels les mots n'ont pas le même sens, qui n'habitent pas la même planète et que la passion érotique, l'ensorcellement des sens peuvent seuls, fugitivement, réunir.

La page où Nathalie décrit la destruction par son héroïne de tous les souvenirs de son amant me fait horreur. Pour moi, c'est la monstruosité absolue, le triomphe de la barbarie, car la barbarie, c'est cela : le refus de la mémoire, la destruction du passé, la délibérée auto-lobotomie. C'est le « Du passé faisons table rase » de L'Internationale, c'est le « Nuit et Brouillard » des nazis (je vous renvoie aux pages décisives de Vladimir Jankélévitch). Pour Nathalie, peut-être, est-ce un acte naturel, salubre ; peut-être s'est-elle inspiré d'un crime qu'elle a elle-même commis, comme l'ont commis tant de mes ex-amantes qui, de Hadda à Marie-Agnès, sitôt après notre rupture, ont br?lé mes lettres, gommé toutes les traces visibles de ma présence dans leur vie.

Oui, ni Francesca, ni Marie-Elisabeth, ni Vanessa, ni Pascale, ni Anne, ni Elisabeth, ni Eléonore, ni Hélène, ni Aouatife, ni Sophie, ni Maud, ni Véronique (pour ne citer que quelques noms de jeunes personnes qui me semblaient avoir un tempérament littéraire, une disposition pour l'écriture) qui m'ont tant aimé et que j'ai tant aimées n'écriront le roman de nos amours ; mais Nathalie Rheims, elle, a écrit le sien, et cela me suffit, car elle les représente, les résume et les incarne toutes.

(1) Gallimard 2007.

Gabriel Matzneff

29 Ao?t 2007

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