La Revue littéraire 32, séance de rattrapage.
Nous continuons, après celui-ci et celui-là, notre exploration des romans que, par obligation ou par accident (c'est le cas en l'occurrence: encore un mail perdu), nous n'avons pu traiter dans le dernier numéro.
Nous en profitons pour vous rappeler que vous pouvez nous envoyer des textes sur les livres de la rentrée qui vous auraient intéressés, qu'ils aient ou non été chroniqués dans la revue: nous les publierons dans cette rubrique.

Marie Le Drian, Attention éclaircie, La Table Ronde, 224 pages, 16 euros

Le pays d'où l'on ne revient jamais. Parce que c'est plus facile. Parce qu'il en a été décidé ainsi. Dès les origines. Ne pas lutter. S'y complaire. La douleur est douce. Le chagrin est seyant. Les murailles, bienfaitrices. La chape de plomb, salutaire.
Elle aurait d? s'appeler Pierre. Quel drame, elle est née fille. La coupable se nommera Hélène. Cela rime avec peine, cela rime avec haine. Elle ne pourra passer outre. Sa mère se chargera de le lui rappeler. Comme une litanie. Ou une sentence. Va pour Hélène, on s'en contentera, on lui fera payer, qu'elle n'oublie jamais.
Elle connaîtra un moment de révolte, gr?ce à Claire, Claire qui roule ses cigarettes, Claire qui décide que Ellen, c'est plus tendance, cela fait anglais, Claire la seule amie. Mais la mère veille. Et toute sa vie, la mère prononcera « Hé-Lè-Neu ». Bien aspiré le H, au diable les hiatus, bien appuyé le E, dommage pour le rythme.
Jeanne Pogam est la mère. La mère et ses diatribes, la mère et ses petites phrases qui piquent, la mère et ses conseils acérés, la mère et ses coups de massues. Ce n'est pas étonnant qu'il soit parti, le mari d'Ellen, la mère l'avait prédit, mais voilà, Ellen n'écoute pas, Ellen est inepte, obsolèteâ?¦ Ah si seulement cela avait été un garçon !
Et l'amour qui passe incidemment. Un pêcheur. Il s'appelait Martin. Ellen emmenait ses fils en vacances, une île au sud de la Bretagne. Martin a disparu. C'est Ellen qui a sombré. Directement dans ce pays d'où l'on ne revient jamais. La maison des fous pour déchets humains. Des murs érigés pour contenir la souffrance. Petite mort, ambiance ouatée, sensations anesthésiées.
La mère s'est décidée à mourir. Elle a pris bien soin de continuer à empoisonner la vie d'Ellen. Une moribonde arrache une promesse. Comme le pacte du sang. La mourante veut pousser toutes ses vielles copines en enfer. « Tu promets Hé-lè-Neu. » Oui, Ellen promet. Tous les ans, elle enverra une carte aux anciennes ennemies. Des cartes de v?x assassines, signées Jeanne Pogam. Postées le 28 décembre. Arrivées le 31 décembre. Pour qu'elles s'éteignent les unes après les autres, en croyant que Jeanne Pogam va parfaitement bien.
Et c'est Ellen qui s'y colle. Même morte, la mère dirige la fille. Elle fait résonner sa voix d'outre-tombe. Elle appuie toujours sur la dernière syllabe ' « Hé-lè-Neu ».
Les enfants ont grandi, ils sont partis, Martin n'est jamais revenu. Ellen a été jugée apte à quitter la maison de repos. Elle a cherché une nouvelle prison, l'a trouvée, sur le continent. Un petit bourg isolé. Un petit bourg singulier. Noyé dans le brouillard. Un microclimat, paraît-il. Jamais de soleil. Pas la moindre trouée du lumière. La grisaille, le ciel bas, le couvercle. C'est bien, le brouillard, c'est comme le chagrin, Ellen est protégée, elle s'enferme, s'enferre, se calfeutre. Ellen est affliction, Ellen est tristesse. Elle obéit à la voix de la mère, elle poste les cartes de v?x, chaque année, c'est ainsi et c'est doux ou sage.

Et voici qu'un parfum surgit, une rencontre inopportune au marché, on dirait bien que l'on entend gronder la révolte. Claire, l'amie chère et passionnée, qu'est-elle devenue ? Vingt-cinq ans après, du plus profond du vide feutré, du plus loin du pays des sentiments amortis, l'envie point, comme une aube naissante, attention éclaircieâ?¦ mais que décidera Ellen ?

Stéphanie des Horts