Nous préparons pour le N?33 de La Revue Littéraire (à paraître en janvier 2008), un dossier rassemblant les textes d'écrivains qui n'ont pu, pour diverses raisons, paraître dans la presse, à la suite du texte de Camille Laurens. Ils seront mis en ligne ici en attendant.

UNANIMES

par

ANNE-MARIE GARAT, écrivain.

Contre Camille Laurens, quelle unanimité ! Bien avant la parution de son article, ce qui est en soi une anomalie journalistique remarquable, les interventions de presse et de radio se sont multipliées. Leur consensus me trouble : leur addition, la répétition des mêmes arguments, comme si chacun doutait qu'il ait été suffisamment asséné, avait besoin de rajouter sa voix au choeur, d'en être. Les paroles varient, mais c'est le même air. Il y a du crime dans l'air. Ce qui est dit dans cet article est assez scandaleux pour que se soulève un coin du manteau de la littérature, des moeurs de certain milieu éditorial et journalistique. Camille Laurens lève un lièvre qui fait courir beaucoup de chasseurs ; même ceux qui se sont réveillés à retard rejoignent la meute, hallali. Elle a d? dire quelque chose de très grave, qui met à mal bien des conventions, énoncées ou tacites. Par exemple, celle du journalisme littéraire, seul autorisé. On peut toujours dire sous le manteau, on ne s'en prive pas, dans les rédactions, les librairies, entre amis, qu'un livre en singe un autre, qu'il en est la démarque plus ou moins habile, l'écrire est explosif. On sait que les écrivains, des plus grands aux plus médiocres, recyclent à l'infini l'immémorial de la littérature, font leur miel et leur merde du fonds commun, les cimetières sont dévalisés, enchantés, profanés, et les morts ne protestent pas qu'on visite leur tombe. Les vivants parfois ; c'est qu'ils ne sont pas morts. Ils s'émeuvent, à tort, évidemment : ils ne sont propriétaires de rien, à peine de leur vie, surtout pas du langage dont ils l'instruisent. L'art est vol, cambriolage royal, dépeçage, équarrissage barbare. Là où cela devient litigieux, c'est ce que font les cambrioleurs de leur rapt. Entre Picasso visitant les Ménines et le faiseur du coin qui copie, laborieux, la différence est visible. Mais avec l'habile, le roué, qui sait la valeur marchande du recyclage bien habillé, l'imposture est plus délicate à signaler. C'est juste là que Camille Laurens met le doigt, aïe. Normalement, ce n'est pas à l'écrivain, surtout pas, d'émettre un murmure. Il lui en chaut : Marie N'Dyaye en a pris pour son grade. Non, ce serait plutôt au critique littéraire (je ne parle pas du journaliste) de le faire, qui, en dépit de ses efforts, peine à mettre vraiment son nez là-dedans. Il y a de ces questions susceptibles, qui pourtant le mettent au défi de jouer son rôle. Par exemple, de prendre le risque, parfois, de distinguer la littérature de son image. Son fac similé. L'oeuvre du produit. Il ne s'agit pas de sincérité, de vécu, d'authenticité. Il s'agit de l'écriture et de la coïncidence avec son dessein, il s'agit du dessein. Je n'ai pas dit du thème, du sujet, de quoi ça parle. Un livre ne parle pas de ou sur. Il écrit. Un artefact absolu de langage qui engage la responsabilité ; il met à nu. Certains habillent, contrefaçon, produit dérivé. C'est que, quoi qu'on en dise, la littérature touche son revenu du capital symbolique. Se draper de ses nobles oripeaux est de bon rapport. Certes, difficile à discerner, il faut chausser de sacrées lunettes : il faut être un lecteur. Et n'en déplaise au choeur unanime des offusqués, la lecture d'un écrivain est à entendre. Il n'est pas le dernier des derniers à pouvoir lire, il est le premier. Et parfois, le plus malheureux, le plus désespéré de savoir, en son for intérieur, de quelle dette, quelle accablante dette d'impuissance, il est redevable à ce qui l'a nourri, la lecture. Des morts et des vivants. Ce dialogue infernal et sublime, sans lequel il n'y a pas littérature. Marie Darrieussecq est faible d'invoquer sa maman, elle est toute seule en face de son livre. Nous, seuls avec le sien à en juger. Là où Camille Laurens est faible, c'est d'invoquer une injustice là où il y a iniquité, le droit échouera à l'entendre. Le choeur de ses détracteurs le sait bien, tir groupé.

Une autre convention, éditoriale. Je lis qu'un éditeur a pouvoir de diagnostiquer hystérie de l'une, santé intellectuelle de l'autre, sans hésiter, extralucide. Que son métier soit de publier avec conviction les auteurs qu'il élit, c'est la moindre des choses à laquelle s'attendre. Qu'il prétende accéder aux arcanes de la création, à son alchimie intime, occulte et impure par nature, en est une autre. L'imaginaire du langage et sa genèse, si savants, si pertinents soient les généticiens du texte, résiste à cette radiographie, dont se prévaut l'éditeur en question. Il se croit propriétaire, il oublie que sa prérogative contractuelle s'arrête à la location. Qu'il décide d'avancer la fin de son bail, c'est son droit. Mais il le fait unilatéralement, en des termes insultants de congé, par affichage public, envers quelqu'un qu'il traite comme son obligé, son débiteur. Un auteur, sommé de se taire, désobéit : congédié. Ainsi le faisaient les bourgeois de leurs domestiques, une fois qu'elles avaient servi. Commerce de l'esprit comme du corps. L'auteur appartient-il ? C'est peu dire qu'il y a, dans cette violence de l'expulsion, l'intention de punir, d'humilier. Mais l'excès d'ire trahit des visées implicites : placer un auteur dans un jury, entend-il gratitude, allégeance ? Les dames du Femina apprécieront. Entre une écrivaine primée et l'autre en piste pour les prix, il n'y a pas photo. Camille Laurens est un cheval fourbu. Du balai. Cela se dit dans les rédactions, entre amis ; cela ne s'écrit pas. Ni que ce traitement est indigne. Ni que le genre de l'intéressée y est pour quelque chose. Un homme aurait-il été traité de cette manière ? Les écrivaines, même hostiles à l'initiative de Camille Laurens, devraient se sentir concernées dans leur hystérie génétique. Il a quelque chose de choquant à voir de quelle jouissance suspecte se rengorge l'unanime choeur à ce diagnostic. Il a derrière cette affaire accidentelle, que la saison exacerbe, beaucoup de motifs, d'enjeux, d'intérêts inavoués, de faillites et d'abus de pouvoir, qui devraient nourrir une réflexion au lieu d'une polémique. Il y faudrait du courage et de l'honnêteté. Un voeu pieux ?

Anne-Marie Garat.

Le 4 septembre 2007