David Foenkinos, Qui se souvient de David Foenkinos ?, Gallimard, 179 pages, 16,90 euros

Je ne connais David Foenkinos ni d'Éuve ni d'Adam, comme dirait Amélie (Nothomb). Je ne sais pas ce qui se passe entre ses deux oreilles (1), comment il réagit en cas de bonheur (2), je n'ai même pas pensé à vérifier le potentiel érotique de sa femme (3). Quoique : ce dernier titre avait en son temps accroché mon attention hormonale pour s'essouffler prestement : trop bon, trop rentre-dedans, trop d'étalage perso pour attirer le micheton, même si la fiction dépassait virilement la biographie dans toute cette sensualité promise. L'écrivain maquereau est une espèce qui m'enchante encore moins que l'écrivain qui écarte les jambes sur les ondes ou enlève le haut dans les pages des magazines. Bref, les a priori étaient un poil défavorables quand j'ai envisagé une note de lecture consacrée à son opus 2007 : Qui se souvient de David Foenkinos ? Là encore, le titre m'a fait tiquer : le coup de l'autopromo, genre prétérition bon marché, qui veut attirer la sympathie dès la couverture, très peu pour moi. Et puis l'accroche en blanc sur le bandeau rouge: « Peut-être vous ? », interpellation facile, même si parodique. Et puis encore : Qui connaît David Foenkinos ? comme dirait Ségolène (Royal). J'ai donc investi les 16 euros 90 la main lourde mais le c?ur libre : se faire envoyer le livre par le service de presse de Gallimard est une pression subliminale dont les effets pervers sont non mesurables.
Qui se souvient de David Foenkinos ? est le journal d'un écrivain raté dont l'heure de gloire a duré un été, le temps de figurer sur les listes du Goncourt. Touché par le syndrome Bartleby, en totale panne créative, il croit avoir eu une idée de roman dans le train Genève-Paris, pour la perdre aussitôt. Tout le livre repose sur la recherche de cette idée : le narrateur David Foenkinos va jusqu'à consulter une voyante et un docteur mnémotechnicien pour la retrouver (ce que l'auteur David Foenkinos ne ferait pas). Éa tourne autour du pot comme un chien autour de sa queue, ça tourne au blues de l'écrivaillon, ça tourne autour de son ego en proie aux doutes existentiels. Dans cette intrigue mince comme du papier vélin, quelques personnages attachants, quelques moments drôles, quelques jolies réflexions sur la dégradation du couple. Le narrateur DF est paumé dans son ménage, son ?uvre, sa vie. Il la joue humble et égaré, narcissique mais auto-ironique, il met des dosettes d'humour dans ce sujet suranné et antipathique (la crise d'inspiration) ' vieilles stratégies de communication qui peuvent toujours rendre service. Et, on le devine depuis la couverture, il utilise sa bio à des fins fictionnelles : les titres de ses livres, les noms de ses concurrents à la gloire et autres petits événements sont bien réels. Quantifier la bio et la fiction, distinguer le vrai du faux peut divertir/intriguer le lecteur. Trouver des clés d'interprétation dans ce genre de mélanges peut intéresser certains clients germanopratins. Qu'est-ce que vous avez contre la biofiction ? se révolterait Christine (Angot), qui en boit tous les jours et qui, soit dit en passant, n'a pas le millième du savoir-faire rhétorique davidfoenkinosien. Rien, je répondrais, surtout quand les miroirs faux-fuyants des mises en abyme donnent des éclairages poétiques, quand les symétries sont bonnes malgré leur prévisibilité (début et fin des hostilités), quand l'écriture se met fébrilement au service du propos. Ce qui est le cas pour Qui se souvient de David Foenkinos ? Peut-être vous ?. Mais les sujets biotendance, avec la morphologie et le métabolisme de l'écrivain sur la place publique, avec ses viscères, la qualité de son sperme et toutes ses petites misères sexuelles, ont déjà fait le bonheur financier de Michèle (Houellebecque). DF a indéniablement du talent ; une belle syntaxe, un certain génie des facéties ; le problème est ce qu'il en fait. Avec ce type d'histoires, maigrichonnes et pleurnichardes, il ne va pas reconquérir les lectrices perdues. Après lesquelles il court avec des poumons de coton.
S'il avait l'obligation, par contrat, de livrer un livre à terme à l'éditeur, DF aurait pu invoquer une angine blanche, comme Cécilia (Sarkozy), pour gagner du temps, densifier son récit (il ne se passe quasiment rien les premières cent pages) et enlever les quelques platitudes parsemées çà et là (p. 19 : « Au début d'une relation, on veut tout connaître de l'autre ; on parle pendant des heures. Et, entre deux discours, on copule joyeusement » ' banalité proche du truisme ; p. 42 : « En la quittant, j'ai lu dans son regard une réelle tristesse, et c'était la dernière tristesse » ' ben oui, puisqu'il la quitte ; ou p. 62 : « Nous nous sommes serrés dans les bras l'un de l'autre un instant qui pourrait encore durer maintenant, mais qui dura le temps d'un battement de c?ur. Il y avait tant de tristesse entre nous » ' quelle émotion !) ou les blagues potachières à la sauce oxymore (p. 54 : « Les points noirs de son visage étaient bien la dernière chose dont j'avais besoin après une nuit blanche »).
DF nous régale de phrases de porcelaine dans des assiettes de carton et l'on reste quelque peu sur sa faim.

Radu Bataturesco

(1) David Foenkinos, Entre les oreilles, Gallimard, 2002. (2) David Foenkinos, En cas de bonheur, Flammarion, 2005. (3) David Foenkinos, Le potentiel érotique de ma femme, Gallimard, 2004.