Nous poursuivons ici la publication en ligne des notes de lecture à paraître dans La Revue Littéraire N? 33. La première sélection des Prix @ "B" sera publiée le 1er Mars 2008.

Nicolas Fargues, Beau Rôle, POL, 2007, 284 p., 16 euros.

De la part d'un aussi joli garçon que Nicolas Fargues, il est étonnant qu'il ait choisi pour titre l'expression « beau rôle ». Même si elle renvoie à la position que le narrateur est censé occuper, celle d'un acteur pas vraiment star, mais un peu connu quand même pour un film commercial (White Stuff) qui ne lui sied guère. Cet acteur, Antoine Mac Pola, est doté d'une réflexion surprenante sur la géopolitique, l'écologie ou encore les rapports de classes. Difficilement crédible en acteur repenti qui exprime son opinion sur un peu tout, Nicolas Fargues fait peut-être exprès de lui prêter des monologues infinis truffés de lieux communs. Ce n'est qu'un acteur après tout. Les références multiculturelles qu'il développe avec astuce paraissent là aussi un peu douteuses parce que ce n'est pas le propre d'un acteur starlette d'être un puits de science. Comme le héros de Bret Easton Ellis, Victor, dans Glamorama, qui, lui, est absolument à sa place et dont le film qu'il croit tourner est un décor fantôme, une équipe de cinéma est censée le suivre partout : réalité ou délire psychotique de Victor ? Aucune résolution à la fin. Ici, Nicolas Fargues nous projette dans une réalité plus tangible, si ce n'est la dénomination mystérieuse d'un groupe ethnique créole (Antilles ou Océan Indien ?), les Concordines. Il s'agit soit d'une invention, soit d'une ignorance totale de ma part (mea culpa). Victor, chez Bret Easton Ellis, s'exprime dans sa langue "fashion", est adapté au milieu qui l'entoure et baigne entre deux eaux (entre deux Xanax).
Sous le personnage de séducteur dandy voulu par Nicolas Fargues, se cache une histoire familiale particulière : Antoine, le héros, est métis. Sa mère est française et son père estâ?¦ En tout cas, vient des Concordines. Il n'est pas seulement qu'une vedette désinvolte, mais aussi un homme qui s'interroge sur ses racines. Antoine utilise d'ailleurs fréquemment des phrases en créoles et des mots anglais ou espagnols, traces de son éducation européenne. Au départ, c'est un ancien ami d'école qui le retrouve et lui demande de faire une petite intervention dans sa classe (style Actor's Studio, sur Paris Première). Pas mécontent de lui, Antoine accepte pourtant avec générosité. Il donne alors son avis sur le cinéma américain et français, sans éviter les écueils de ce genre de discours. Mais une autre chose l'obsède bien plus, une fille qui l'a quitté et qu'il tente désespérément de faire revenir. Elvira, l'inaccessible femme, dont la quête le mènera jusqu'au bout du livre. Après cette preuve de simplicité pour son ancien ami de classe, Antoine retourne aux Concordines, chez son père, avec lequel il entretient une relation houleuse. Lui qui a été élevé par sa mère en France a toujours du mal à trouver sa place dans la famille paternelle. Tragédie classique des métis qui se font rejeter par les deux camps, n'étant jamais vraiment ni d'un bord ni de l'autre. Pour impliquer davantage son personnage, Nicolas Fargues lui attribue des propos assez démagogiques (« Ils sont mille fois plus contemporains que moi ») ou prend fait et cause contre les préjugés sociaux; ce qui rappelle au passage qu'il travaille pour l'Alliance Française. D'ailleurs, selon lui, tout Français devrait s'expatrier quelques années pour échapper au système, et ainsi mieux comprendre l'humanité dans sa différence.
C'est alors qu'apparaît une nouvelle figure féminine, celle d'Aliénor Champlain, actrice, pour le coup, vraiment célèbre. Dilemme bien connu : on regrette la femme qu'on n'a plus et on désire celle qu'on n'a pas encore. Comme beaucoup d'actrices intéressées par l'argent, elle s'est retrouvée dans les bras d'un certain Pierre-Noël Le Fur (ce nom me dit quelque chose), habitué à claquer du fric pour épater la galerie. Plus tard, Antoine exprime son agacement envers la technologie moderne de communication et récite quelques principes des Droits de l'Homme. Il faut dire qu'il a de qui tenir en tant que fils de « Nelson Mac Pola ». Alors Elvira lui revient en tête (est-ce celle qui fit l'objet de son dernier livre : J'étais derrière toi ?). Le problème de la double culture se pose à nouveau : on le traitait de « bounty » quand il était enfant (nom plutôt mignon en soi, c'est bon les Bounty). La France n'est pas non plus ce pays idéal, comme le croient ses cousines, concernant le racisme notamment. Il cite Frédéric Beigbeder et son roman L'Amour dure trois ans. Mais il oublie parfois le contexte culturel dans lequel il se trouve. L'écriture est belle et maîtrisée, les références nombreuses et intéressantes, bien que Nicolas Fargues n'invente pas, comme l'a fait B.E.Ellis, une langue avec ses codes, capable de traduire une culture. J'étais derrière toi avait été écrit dans l'urgence, ici la langue est presque trop appliquée. La fin est romantique, un peu vague. Dans Beau Rôle, tout est bien qui finit bien, malgré le retour possible d'importuns, voire celui de la femme jadis aimée.

Angie David