Au témoignage de votre recension, la forme d'Il entrerait dans la légende s'éloigne du monologue romanesque, ce qui oblige à le lire comme un texte poétique, un discours composé de fragments. Comme les versets d'un texte sacré. Un vitrail lumineux, divisé en deux mille deux cent vingt-trois compartiments. Ou les milliers de reflets d'un miroir brisé. Cependant c'est son contenu qui provoque l'ire publique qui retombe, indirectement, sur vous. D'évidence, les réactions, à si grands flots de propos consternés, si hautes envolées rageuses de philippique, si perçantes déprécations courroucées, que suscite ce texte, ces réactions, donc, révèlent, quoi qu'en eussent dit ceux qui les ont émises, qu'il est source de profond malaise, et que ce malaise va bien au-delà de la manière dont la chair y est méprisée ' mais la vraie chair, pas celle, aérienne, dont le fantasme, avec ses effrayantes licences, se délecte. Car l'affection que l'on porte aux enfants, ces produits animés de nos chairs, ne se mêle à la sexualité, dont ils sont cependant l'issue, que par des voies obscures, et qui doivent impérieusement le rester. Ce matériau des névroses ne s'aborde jamais sans se heurter aux plus puissants agents de la censure. Il n'est qu'à noter combien l'on se ravit des cochoncetés exposées sans vergogne dans Les Bienveillantes, et de celles resservies dans La Passion du Christ, sans y penser à mal, car on ne pense pas dans le nirvana, tellement l'on prend pour délices acquises les holocaustes de chair humaine qui ont été aussi généreusement offerts aux appétits universels, pour, de cette évidence qu'une certaine variété de vice passe comme une lettre à la poste, constater que toute émotion un tant soit peu violente, pour être acceptable, doit présenter une utilité sociale, et qu'il importe catégoriquement que les plus violentes émotions fussent toutes capturées par une signification. Qu'elles ne fussent donc pas libres. Toute violence qui n'existerait que par elle-même serait, en effet, antisociale. Mais la nudité d'un crucifix, les clous plantés dans la chair blanche, l'écartèlement du corps humain, allons, ce n'est pas, ce ne peut pas être de la perversion, ce n'est pas, ce ne peut pas être du voyeurisme, ni du sadisme : pensez-vous, c'est de la religion. Que les tressautements les plus profonds des tripes humaines soient éduqués pour n'être valablement produits que pour les bonnes fins ! Que l'on n'ait pas de sensation un peu vive qui ne soit pas, dans son essence, captée comme une précieuse ressources et reversée au pot commun ! Jouissez tant que vous voudrez, écorchez vif, fouettez les chairs, percez-les, infligez les plus atroces et les plus abjectes souffrances, il ne vous en sera tenu aucun compte tant que vous les exprimerez dans le Seigneur. Mais si, par insolence persistante, vous les viviez autrement, si vous les exprimiez de manière discordante, vous paieriez alors le prix de cette déviance. Sans Queues, ni têtes n'est pas d'abord un texte sur le fantasme. C'est un texte sur la folie. Il se termine par la castration du protagoniste, une fin ?dipienne, en somme, pour le rédacteur en chef de la Revue internationale d'?dipisme, mais aussi une fin chrétienne : se faire eunuque, c'est à cela que Jésus invite (Il y a en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l'action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des cieux Matthieu 19, 12). Je regretterais que l'on y voie une forme quelconque de complaisance avec le sujet. Les orgies pédophiles que j'ai placées dans le récit ne sont qu'un reflet volontairement irritant des fantasmes collectifs qui ont proliféré à leur sujet, et dont la tragédie d'Outreau nous a montré à quel point ils étaient profondément délétères et mauvais. On a toujours besoin d'investir en un autre que soi les passions qui sont en nous dévorantes, mais secrètes. Il n'y aurait pas cette hantise des violences faites aux enfants si le rapport aux enfants n'était pas lui-même pétri de cette violence. Sans Queues, ni têtes, ce serait comme dire aux chrétiens : « Vous êtes ceux qui ont crucifié Jésus ! Il n'y a personne d'autre que vous qui lui infligez la Passion ! Vous commettez, dans vos églises, le crime dont vous accusez les Juifs ! » Et ce serait là tout simplement leur dire la vérité."

Ferraille.