Si nous ne comprenons pas la dimension dogmatique du net, nous offrons le flanc aux idéologies captivantes et captantes. Ce que dit très bien également Boris Groys quand il dénonce l'adogmatisme contemporain : '(...) c'est l'adogmatisme ' et pas du tout le dogmatisme ' qui constitue le véritable noyau de tous les totalitarismes. Toute dictature politique se fonde au bout du compte sur une dictature du temps. L'impossibilité d'échapper à son propre temps, d'échapper à la prison de l'esprit du temps, d'émigrer hors de son propre présent, est un esclavage ontologique sur lequel repose au bout du compte tout esclavage politique ou économique. C'est ce qui permet de reconnaître à coup s?ur toute idéologie totalitaire moderne : le fait qu'elle nie la possibilité du supratemporel, ce qui dépasse les limites des époques, l'immortel, en un mot : le dogmatique. (in Politique de l'immortalité, quatre entretiens avec Thomas Koefel, Maren Selle Éditeurs, p. 118.)

L'internet est cette machinerie dogmatique qui invite à l'observation de la réalité de sa matière, une immatière qui implique une politique, une économie, une culture en rapport. Si cela n'est pas observé, oui, c'est la déconfiture pathétique et tragique et l?che et qui s'offre benoitement aux prises totalitaires, exclusives, fermées, concentrationnaires, terrifiantes, et j'en passe où les deux dernières guerres mondiales n'auront été sans doute que des mise en bouche un peu grossières vers l'élimination de l'humain rêveur et voyant.

L'accident heureux, c'est quand on s'ouvre, sans crainte aucune à l'ouvert et qu'on découvre ce qui vient là. C'est un risque joyeux. Le net invite à ça, vous le sentez bien.

Oui, "Quel est donc ce mystère impénétrable et sombre ?"... Sans doute que l'histoire des mécaniques multiples qui sont aujourd'hui intelligentes et se posent en concurrence de l'animal parlant est l'histoire d'un mystère proche du néant ou de l'anéantissement. Attention : proche, mais sans s'y confondre, se serait un malentendu, un contresens total.

Pour ma part, je suis sensible à Bergson quand il observe que : 'L'homme ne se soulèvera au dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la matière s'il veut se détacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la mécanique. (...) Ne nous bornons donc pas à dire (...) que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'?me, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel.' (in "Les deux sources de la morale et de la religion", PUF, p. 329 ' 331.)

Et c'est l'explosion de toutes les formes, ses ouvertures qui la font exploser, sa plasticité enfin véritablement et réellement en mouvement. La finalité de toutes formes (écriture, image, son, etc) c'est la disparition dans le flux, le mouvement perpétuel, une "réelle présence" (à travers un objet pis-aller, le plus économique possible, le plus pauvre possible) qui fuit.

Encore Bergson : '(...) il n'y a pas de forme, puisque la forme est de l'immobile et que la réalité est mouvement. Ce qui est réel, c'est le changement continuel de forme : la forme n'est qu'un instantané pris sur une transition.' (in "L'évolution créatrice", PUF, p. 302.)

C'est peut-être ça que nous sommes en train de découvrir : une transformation, un l?cher prise des formes en dur, des formes d'expression particulières et captivantes, car nous n'avons plus grand chose à dire d'intéressant après avoir éprouvé l'humanité moins qu'humaine via la raison raisonnante et la preuve matérielle des biens fondés soit disant.

L'internet est cette formidable machinerie qui transforme toutes formes installées et nous invite, comme Bergson le pressentait en comprenant bien ce qu'impliquait la mécanique, à une dimension mystique. (ce mot est difficile car entaché de baucoup de malentendus. Rappelons que pour Bergson, il est synonyme d'action et d'ouverture.) (Action et ouverture c'est ce qui est (im)matériellement inscrit dans les Request For Comment à l'origine du net. Action et ouverture c'est aussi ce que le logiciel libre prône avec le copyleft : un mouvement de la création infini, jamais achevé, sans chute finale, toujours ouvert à l'altérité et sans tomber dans la captivité des intérêts particuliers.

Oui, c'est sans doute un trauma pour nos assurances-vie pépères, mais c'est une trouée nécessaire pour reprendre souffle. La mécanique intelligente et réticulaire est s?urement bien dans cette dimension, aujourd'hui fortement déniée, intermédiaire, immédiate, imaginale qui met en rapport la terre avec le ciel. Ce qui se met en place est une nouvelle dogmatique (au sens de Legendre), c'est à dire un thé?tre des opérations qui dit le récit des rêves et la décision politique. Je cite : '« « Dogmatique » nous renvoie à la tradition grecque, littéraire, philosophique et politique. Le mot « dogme » y est utilisé pour désigner le récit des rêves ou des visions, pour dire l'opinion, mais aussi la décision ou le vote. Il y a également un sens proche de doxa, terme grec lui aussi, qui signifiait axiome, principe, mais aussi embellissement ou décor.' P. LEGENDRE, Ce que l'Occident ne voit pas de l'Occident, Fayard, p.98.

Où se joue la partie dans cette évolution mécanico-humaine ? Dans l'observation de l'ouvert, dans l'explosion des formes et de leurs supposées qualités, dans le soin porté à leur vérité vivante en mouvement. Et que montre le net en ses principes fondateurs ? Qu'il est un modèle du genre ouvert et explosif.

Saura-t-on l'observer ? Rien n'est moins s?ur, mais nous pouvons y veiller.

Je viens de finir Les trois écritures de Clarisse Herrenschmidt : c'est très instructif (et passionnant).

L'histoire des origines des écritures (texte, monnaie et code informatique) y est superbement décrite (érudition + intuitions).

J'ai pu entendre l'auteur lors d'une conférence récemment , la transmission orale là chahute facilement l'inscription dans le livre. Un bonheur d'écoute.

Elle a participé à un livre avec Jean Bottéro et Jean-Pierre Vernant.

Elle ne s'appesantit pas trop sur l'histoire de la pomme mais rappelle celle de Pandore, la première femme (une Éuve-like) selon Hésiode et qui est à l'origine des voyelles. Je cite :

'La réalisation de la créature féminine telle qu'elle se laisse lire dans Les Travaux et les Jours, montre Pandore comme procédé graphique qui mime la parole de façon non seulement pauvre et sans esprit, mais mensongère. Plus tard, au IVe siècle de notre ère, Platon, écrivain admirable, dira tout le mal qu'il pense de l'écriture, mauvaise imitation de l'art du langage vivant.' (p. 213).

Et si la troisième écriture, celle qui est faite de 0 et de 1, langage machine binaire, économie radicale des signes, était la fin de l'écriture, sa finalité, qui est de rendre vivant l'échange comme au temps du bouche à oreille ? Comme nous le faisons via le net et par différent protocoles (web, mail, irc, usenet, etc).

L'écriture en ligne, c'est de l'écriture sur du sable mouvant. C'est comme parler, mais en traçant encore des lettres, mais celle-ci sur du sable.

L'histoire de Gilgamesh, on ne peut pas dire que ce soit un roman, c'est un mythe couché par écrit. La naissance du roman commence plutôt avec Donquichotte (pour se moquer des récits de chevaleries).

Les scribes ont écrit les histoires des dieux parce qu'ils ont vu que l'écriture avait rapport avec l'invisible. Comme l'invention des chiffre qui permet de voir et prouver le nombre. (ce qu'explique très bien Clarisse)

Et aujourd'hui, quelles histoires, quel rapport avec ces choses de la vue dans une époque fortement imagée ? M'est avis que l'écriture réticulaire c'est du bouche à oreille à nouveaux frais et qui ouvre sur des histoires invisibles (entre nous soit dit) (dans les inter-dits, entre les mots et les lettres, donc dans les entendus sans que l'inscription y soit)."

Antoine Moreau