Nous poursuivons la publication en ligne des notes de lecture de La Revue Littéraire N? 33 à paraître le 25 janvier 2008 pour lancer la discussion autour de la première sélection des Prix@"B".

Antoni Casas Ros : "Le Théorème D'Almodovar" Gallimard, 160 pages, 12,50 euros

Roman ? Récit autobiographique que l'imagination vient nourrir et prolonger ? Nous ne savons rien d'Antoni Casas Ros, sinon qu'il est l'auteur de cette pépite, premier texte fort, dense, incroyablement maîtrisé.
« J'écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide », voilà le théorème que le narrateur, mathématicien émérite, se propose de démontrer sachant que les données du problème sont celles-ci : « Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s'est arrêté une nuit, à vingt ans. »
Avant la fête, c'est une vie recluse qui attend celui dont le visage est défiguré au point qu'il n'ose se confronter à autrui. Alors, pour gagner sa vie, faire des rencontres virtuelles et garder un contact ténu avec le monde, il y a internet et sa toile.
Mais par-dessus tout, il y a l'imaginaire. Là, pas de frontière. On peut rêver qu'on rencontre Almodovar, que « l'étendue de son regard » permet « d'écouter son visage » et de mettre en scène sa propre vie. C'est peut-être cela le théorème d'Almodovar : « il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l'horreur en beauté ». L'?il du cinéaste « est celui de quelqu'un qui sait que le blanc et le noir ne doivent jamais faire du gris mais vibrer en flirtant outrageusement l'un avec l'autre, ébahis par la soie d'un coup de langue qui toujours abolit le hasard ».
Et puis, on peut rêver qu'il vous a présenté Lisa, travesti au corps androgyne tout droit sorti d'un de ses films, qu'elle seule saura délaisser la forme en tombant amoureuse de l'essence, qu'elle vous confectionnera un masque de carton pour sortir au grand jour. Et l'on sera comme les autres car « quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque » ?
Oui, avec Lisa, on pourrait tendre vers l'absolu qu'on s'est fixé : une relation qui ne serait plus coincée dans « l'alternative : sentimentalité-indifférence » et revendiquer une troisième voie, celle d'un simple partage.
É la réflexion, on peut même décider d'accueillir dans sa vie le cerf qui a causé le dramatique accident de voiture dont on a été la victime. On peut l'héberger, le caresser, le nourrir tel un fantasme de renaissance après les années sombres.
C'est un monde sans Dieu qu'implique le théorème, un monde où l'être se fond dans la gr?ce d'une parcelle de temps qui s'écoule pour faire toute sa place à l'intensité du moment, un monde où l'individu se laisse simplement traverser par le grand flux sans projection dans l'après. Un monde athée revendiqué. Mais l'est-il vraiment ? Le vide d'Antoni Casas Ros est rempli de cette prodigieuse proximité avec soi-même, solitude acceptée autorisant l'impeccable osmose avec l'instant, et cette faculté ' le sait-il ? ' est souvent l'apanage des mystiques qui, comme lui, prennent leur envol pour regarder la terre de très haut. Peut-être bien du Ciel, qui sait ?

Cécilia Dutter

Ndlr. É écouter et à lire sur le site de Télérama, la présentation et la critique de Nathalie Crom.

Sur le site de l'auteur, né en Catalogne française en 1972, vous pouvez lire le début de son roman et un entretien avec son éditeur Seix Barral ou il annonce son prochain livre : "Chroniques de la dernière révolution".