Brigitte Kernel : "Fais-moi oublier" Flammarion, 278 pages, 18 euros

Ce roman s'ouvre sur la douceur d'un été finissant : une soirée qui réunit quatre amis ' deux couples, Louise et Léa / Olivier et la narratrice. Ils partagent une même passion pour le journalisme, chacun dans des domaines différents. Olivier s'occupe d'un journal féminin, Louise est grand reporter. Elle voyage dans les pays en guerre et en rapporte des images époustouflantes, qui lui ont valu d'obtenir le prix Albert-Londres et une reconnaissance unanime dans son milieu. Léa crapahute elle aussi à travers le monde mais pour observer la condition des femmes. La narratrice, quant à elle, travaille la nuit à la radio, elle lit des textes de grands auteurs pour les noctambulesâ?¦
Ce dîner est cotonneux de quiétude et de presque mélancolie. Paris est vide et silencieux, les soirées encore longues. Ce moment est l'occasion pour Léa de mieux faire connaître sa compagne à ses amis, qui sont sous le charme ' autant de la jeune fille que de cette relation si harmonieuse. Louise décolle le lendemain pour le Moyen-Orient et les promesses de se revoir vont bon train. Le lendemain est le jour de l'éclipse totale de soleil, attendue depuis longtemps : les trois amis partent pour la Normandie observer le phénomène depuis Saint-Valéry-en-Caux. La journée promet d'être incroyable. Mais l'horreur de la nouvelle que la narratrice apprend alors, la mort de Louise, fusillée parce qu'elle ne voulait pas donner son portefeuille, fait voler en éclats la tranquillité qui prédominait depuis le début du récit. Les sentiments se succèdent en elle : colère, tristesse, désespoir, peur. Comment va-t-elle pouvoir l'annoncer à Léa ?
C'est ce que le second temps du roman va minutieusement décrire : l'impossibilité de dire, pour ne pas inscrire la mort de Louise dans la réalité. La narratrice se répète ces mots à l'infini : tant qu'on ne dit pas ce n'est pas vraiment vraiâ?¦ Évidemment la réalité s'infiltre, et réussit à étendre ses conséquences partout. La vie ne sera plus jamais la même. Ce n'est pas l'éclipse qui va marquer ce jour d'une pierre blanche mais la disparition tragique de Louise, l'amoureuse de Léa, celle avec qui elle voulait un enfant. É la manière de dominos tombant les uns après les autres, tout est peu à peu bouleversé. En premier lieu la vie de Léa, qui passe de l'hébétude au désespoir ; puis la colère et l'incompréhension prennent le dessus, comme pour la pousser à vivre encore. Les existences de la narratrice et d'Olivier vont être chamboulées elles aussi. La première évidence est qu'il ne faut pas laisser Léa seule dans cette épreuve. L'appartement se transforme pour accueillir Léa et ses amis venus la réconforter. Il est désormais impossible de vivre normalement : le rire est banni ; l'enthousiasme ou les projets d'avenir sont difficilement supportables. Comment faire l'amour dans un moment pareil ? Olivier et la narratrice vivent à distance l'un de l'autre. Pour elle, la seule proximité possible est féminine. Et Léa aussi recherche la compagnie de son amie. Les deux femmes s'effleurent, s'observent. Leurs rapports sont les mêmes qu'avant et pourtant quelque chose est en train de changer, imperceptiblement. L'amitié glisse doucement vers un autre univers. Elles se désirent avec une force qui semble puiser son énergie dans le malheur.
Dans le troisième temps du récit, les deux jeunes femmes vont se battre contre cette puissance qui les ramène inexorablement l'une tout près de l'autre. La narratrice n'a jamais fait l'amour avec une femme. Son histoire d'amour avec Olivier est belle, c'est l'homme de sa vie. Et pourtant elle ne peut s'empêcher de rêver de la douceur de la peau de Léa, de ses lèvres contre les siennes, de l'odeur de ses cheveux. Là est le véritable enjeu de Fais-moi oublier : l'attirance de ces deux amies qui rêvent de devenir amantes, l'insinuation du désir à un moment où la vie devrait avoir déserté les c?urs.

Céline Ottenwaelter