Pascal Garnier : "La Théorie du panda" Zulma, 224 pages, 16,50 euros

Nommer le protagoniste d'un roman par l'unique mention de « Gabriel », cela n'échappera à personne, ça sent le sapin ! (Excusez le jeu de mot peu élégant mais qui a l'avantage d'être de saison.)
Gabriel échoit « un dimanche d'octobre » dans la gare d'un village breton. D'où vient-il, qui est-il, que cherche-t-il ? Ce n'est que fort tard dans le roman que nous pourrons deviner les contours de ce personnage.
Du début à la fin, le récit semble progresser au hasard. Gabriel avance sur un chemin qui se déroule sous ses pas. Gabriel s'immisce dans la vie des gens qu'il rencontre sans faire de bruit, comme s'il avait toujours été là, à moins que ce soit son occupation, son emploi, d'entrer, de saluer, d'être aimable, de se rendre utile, parfois même indispensable. Pour autant, Gabriel ne porte pas de véritable message comme son illustre homonyme.
Un de ses appeaux les plus séduisants pour entrer dans la vie des gens qu'il rencontre, c'est l'usage de ses talents de cuistot. Oui, curieuse mise en situation ! Plusieurs épisodes montrent notre Gabriel, si peu généreux dans le dévoilement de son moi profond, proposer spontanément de mijoter un met, dont les détails de la description, pour le coup, figurent à foison.
Gabriel est là, désintéressé, il écoute les autres confier leurs soucis quotidiens et élude toutes les questions quant à son passé. Un mystère auréole ce personnage au caractère relativement plat jusqu'au moment où l'auteur « entrelarde » son texte de courts récits proleptiques signalés par une différenciation d'ordre typographique.
Le premier de ces récits ressemble plus à la narration d'un cauchemar fantasque, ceux qui suivront dévoileront des pans, parfois traumatisants, de l'existence passée de Gabriel.
En réalité, Gabriel souffre, sans rien laisser paraître ; il s'abreuve, comme d'un antidote, des souffrances de Madeleine, José, Marco ou Rita, et tente du mieux qu'il peut, et souvent avec succès, d'adoucir leurs peines.
Le jeu des ellipses conforte les réticences du texte à dessiner les complexités des personnalités et les perspectives des scènes, l'auteur misant sans doute sur les déductions qui s'imposeront au lecteur. On pourra bien s?ur en déplorer les risques qu'elles font encourir au texte qui s'en trouve quelque peu décousu, ou pis, le lecteur s'étonnant parfois des relations dissonantes qu'entretiennent les personnages entre eux.
Reste ce titre curieux ! La Théorie du panda. Il y a bien ce « monstrueux panda en peluche, (â?¦), cette chose noire et blanche qui lui tend les bras en souriant » (page 35), que Gabriel remporte à une fête foraine en début de roman. Impassible, le sourire béat immuablement collé au visage, la peluche tranche avec toutes les situations dont il est le témoin. Le plantigrade, mis comme en vitrine, contemple les existences des habitants du village qui s'écoulent sous ses yeux cernés, les destins se croiser, les drames se fabriquer et se noyer dans l'ordinaire.

Florence Xueref