Louis Calaferte : Direction, Carnets XIV. 1992. Gallimard. Coll. « L'Arpenteur » 199 pages, 25 euros

« Ah ! les volumes de Carnets, il y en a je ne sais combien. Dix ou quinze à paraître. Ah ! Vous n'avez pas fini de me supporter. Même quand je serai mort. Vous verrezâ?¦ Si je trouve un vicieux pour m'éditer, vous verrezâ?¦ Vous m'aurez sur le dos pour un moment. » Louis Calaferte, France Culture, 1988.

Commencés en 1956, parallèlement à l'écriture de Septentrion, ils sont quatorze, et Gérard Bourgadier a eu le vice de les publier. Comme dans les précédents Carnets, Calaferte consigne, au jour le jour, et sans ratures, les pensées qui le traversent, creuse le sillon d'une thématique depuis longtemps définie : la foi et l'esthétique, et entrecoupe ses réflexions d'impressions sur G. (sa compagne), sa maison, ses chiennes, ses fleurs, la jeune Virginie qui vient faire ses devoirs, la lumière, les événements politiques de l'année 1992, ses souvenirs et ses rêves. Loin des débordements baroques et lyriques de Septentrion, dans un style épuré qui rappelle la concision d'un La Rochefoucauld (qu'il trouve comme Léautaud trop bavard), ces éphémérides nous livrent les ultimes « états d'être » de cet entomologiste pornographe, anarchiste et mystique. Ces thèmes, réactivés de manière cyclique, aboutissent à l'aphorisme, épure souvent remise sur le métier quelques pages plus loin, quelques jours plus tard, car nous sommes dans la tête de l'écrivain, au sein d'une pensée en train de s'élaborer, suivant une Direction trouvée dès l'adolescence.
Malade d'une maladie qui ne sera jamais nommée, retiré dans sa petite maison près de Dijon, dont le « jardin lui enseigne la réalité du Ciel métaphysique », Calaferte « l'Isolé » n'en reste pas moins l'homme révolté qu'il fut toute sa vie. En témoignent ses réjouissantes détestations à l'égard d'auteurs, dont Claudel, le détesté, « l'imbécile conventionnel Claudel, trouillard à la cervelle racornie, bourgeois frileux derrière le rempart de son argent » : « Le style de Claudel c'est du pl?tre. » Et de quelques autres, dont Boileau, qui fait les frais d'une anecdote assassine. Maupassant, qui incarne à ses yeux « ce qui est le fondement de l'esprit français, ou plutôt la tournure d'esprit d'une fraction de ce peuple, porté à la fois à l'abaissement, à la réduction, à l'épaisseur de l'immédiat. Peuple où toute allusion sexuelle fait rire. » Hugo, « l'inventeur du faux en poésie ». Aux écrivains du XIXe siècle qui « se sont tranquillement bornés à agencer leurs histoires, faisant de la littérature, au lieu d'un instrument d'investigation psychique ou de questionnement, un élément de la catégorie décorative », il préfère « les écrivains de l'angoisse » : Tolstoï, le préféré, avec « ses irremplaçables, ses émouvants élans de joie intérieure », Novalis, Valéry, Pessoa, Léon Bloy, Emily Dickinsonâ?¦ et Diderot, qu'il classe dans son catalogue personnel dans les « inépuisables ».« Il n'y a d'?uvre que s'il y a contestation. »
Louis Calaferte ne se veut pas romancier : il a réduit le narratif et atténué le descripif contre le roman, « cette bouillie hybride », au profit du fragment, la « seule façon d'envisager l'acte d'écrire », expérimenté dans L'Incarnation et La Mécanique des femmes (publié cette même année et fraîchement accueilli par la critique). Mais Calaferte le censuré, f?ché depuis toujours avec le monde littéraire parisien, s'en accommode parfaitement puisque «la littérature est faite pour susciter des problèmes».
« Cette année, annonce-t-il, sera celle de mes soixante-quatre ans : j'ai en projet d'exploser de poésie. » Pour Louis Calaferte, « la poésie est ligne claire ' voie droite » et participe à la mystique d'un auteur qui, dès Le Chemin de Sion, ses premiers Carnets (1956-1967), affirme sa conversion à la foi et voit le monde comme « un accompli métaphysique », bien qu'« imprégné de pauvreté catholique ». « Hors de l'Église, écrit-il, l'engagement religieux est participation à l'éclaircissement de la destinée humaine. » L'anarchisme de Calaferte est en effet double : celui de la haine des corps politiques, militaires et cléricaux, considérés comme des tueurs, et celui de « la voie anarchiste », c'est-à-dire « la voie chrétienne débarrassée des dogmes aveugles des Églises, de l'impérialisme des hommes ». Ainsi, pour ce desperado de Dieu, la poésie, « isolement de l'essentiel », est considérée comme le niveau de « la plus haute spiritualité où (Dieu) intervient dans notre circulation intime, nous livrant des signes que nous ne comprenons pas toujours, mais dont l'extérieur sera touché, car le poétique est signification infraconsciente, c'est-à-dire distorsion du réel ». L'?me poétique doit être « susceptible de saisissement du fugace et de fixation du grave », à l'image de ses Carnets alternant émerveillements quotidiens et réflexions métaphysiques débarrassées de ce divertissement qu'est la morale (Pascal n'étant jamais très loin).
Pour comprendre le titre de ces Carnets, le retour à l'étymologie du mot direction (à la manière du retour de l'écrivain à l'Église primitive) est éclairant. Si l'on déleste le terme de son sens figuré (directive, fonction d'un directeur de conscience), pour ne conserver que celui du latin directio, c'est-à-dire « orientation », « ligne droite », on comprend la cohérence d'un projet défini dès l'adolescence comme (con)vocation littéraire, direction imposée et distinction, suivant une « ligne essentielle (â?¦) celle de la Force métaphysique », au moyen de la Poésie, « Voie droite » par excellence.
De Chemin de Sion à Direction, Calaferte n'a jamais forligné. Car, écrit-il le dimanche 27 décembre 1992 en conclusion des Carnets : « Le Poète se plante ainsi au Centre de la Vie. Il nous parle et nous écoutons. Sa parole est celle de l'?me. »

Élodie Issartel