Jérôme Garcin : "Son excellence, monsieur mon ami" Gallimard, 208 pages, 16 euros

Je me souviens très bien de François-Régis Bastide. Comment, quand on a eu 20 ans dans les années 80, aurait-on échappé à cette figure aristocratique, proustienne, glissée comme par mégarde, croyions-nous alors, dans les arcanes du mitterrandisme ? Ambassadeur, manière de conseiller plus ou moins occulte, homme de radio, essayiste (dont, pour peu qu'on s'intéress?t à Saint-Simon, on ne pouvait ignorer la brillante petite monographie qu'il lui consacra dans la collection « Écrivains de toujours »), romancier (la phrase musicale, lancinante, de l'émouvant Homme au désir d'amour lointain reste dans l'oreille longtemps après qu'on l'a lu), c'était, dans le paysage de ce temps, un monument peut-être un peu isolé, et passablement insolite, mais incontestable. Que penseriez-vous si, un matin, traversant l'île de la Cité, vous tombiez sur un bosquet d'arbustes recouvrant les ruines de Notre-Dame ? J'ai été triste, en ouvrant le nouveau livre de Jérôme Garcin, de comprendre qu'il l'avait écrit parce que son ami était mort depuis dix ans, parce qu'il s'enfonce dans l'oubli, parce qu'à vrai dire nous sommes, lui et moi, parmi les derniers à le distinguer encore à l'horizon. En dix ans François-Régis Bastide a eu le temps non seulement de mourir, mais de disparaître. Les monuments humains s'effacent d'un coup et ne laissent pas de ruines.
Son excellence, monsieur mon ami est ainsi l'accomplissement d'un devoir mélancolique, une tentative désabusée de réveiller la mémoire d'un homme ayant sans doute trop appartenu aux époques où il déploya ses multiples talents pour leur survivre. Un tel exercice aurait pu achever de rendre mon humeur morose. Par chance, il se passe, au fil des chapitres, un petit miracle, qui est que, plus l'auteur avance dans ses souvenirs, plus ceux-ci se font vivants, proches, présents. Une vie nous apparaît, avec ses hasards, ses succès, ses chagrins, avec tout l'attirail de bonheur et de malheur, d'aventures et d'échecs, ce flux et reflux irrépressible qui fait de toute vie quelque chose de captivant, qu'on ne se lasse pas de raconter. Savoir que le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste (Pascal est, sur ce point, indépassable) n'y change rien ; le plaisir de l'évocation l'emporte. La mélancolie ne cède bien s?ur pas la place pour autant, mais la réussite de Jérôme Garcin est de l'avoir dissimulée à demi, d'en faire un motif caché, qu'il laisse apparaître par de brèves notations, puis enfouit de nouveau, et qui revient. Son livre a le rythme d'une méditation à la fois sereine et inquiète, dans laquelle le lecteur, séduit par cet art pudique, entre peu à peu. Et de même que l'auteur, pour avoir succédé à François-Régis Bastide à la tête du « Masque et la Plume », semble se demander, en arrière de son texte, s'il lui succèdera dans l'oubli, de même le lecteur s'aperçoit enfin, le c?ur légèrement serré, qu'on lui a tendu, dans les deux cents pages d'un livre délicat et secret, un miroir.

Florent Georgesco