Près d'un siècle après les réflexions de Poincarré sur le chaos et un demi siècle après le débat entre Von Neuman et Wiener sur la sensibilité aux petites variations initiales (l'un en déduisant qu'on ne pouvait rien prévoir et l'autre au contraire qu'on pourrait tout controler) les sociologues ont fini par admettre que les transformations sociales pouvaient désormais être plus liées à des actions individuelles qu'à des phénomènes de masse, deux conditions étant à présent réunies :

1) Une circulation de l'information plus rapide et plus dense favorise la transmission et l'amplification des changements.

2) La redéfinition plus rapide des normes et des valeurs (travail, économie, vie sociale, rapports entre États) fait qu' une infime modification peut transformer en profondeur la carte des échanges.

Ceci ne veut pas dire que le pouvoir de changer le monde est à la portée de tous et de chacun, mais renforce la possibilité de l'inattendu au milieu des phénomènes les plus ordonnés.

Au moment où certains tentent de réactiver la conception étroite d'un "réel" à l'oeuvre dans le capitalisme et de sortir du placard l'idée communiste (Badiou), ses mécanismes effectifs, tels que Marx lui même en eut l'intuition dans le Capital (ce qu'avait vu Althusser), nous rappellent à l'ordre. Ce système est par nature métastable et tend en permanence à son propre dépassement et donc, d'une certaine façon à sa destruction. Ce que décrivent Alexander Bard et Jan Söderqvist dans Les netocrates, cette "vie après le capitalisme", est en fait produite par lui.

Jérôme Kerviel est un prototype de "netocrate" au même titre que Laurent Dahl, dans Cendrillon de Reinhardt est un anti-héro de la netocratie littéraire. Ce qui sépare leurs destins tient précisément dans cet effet papillon, si Reinhardt l'avait imaginé dans son roman, il perdait toute crédibilité.

Je pense que la question du journalisme littéraire dans la blogosphère se joue là, mais pour rejoindre la réflexion de nos petits camarades sur Léon Bloy je pense qu'il faut revenir aux fondamentaux du capitalisme financier et se souvenir du "pitch" du Marchand de Venise :

Un riche marchand de Venise (Antonio), veut prêter de l'argent à un ami pour lui permettre de courtiser une riche héritière. Mais il ne peut réunir la somme demandée par son ami tant que le bateau qui transporte sa cargaison de soieries et d'épices n'est pas rentré au port.

Antonio décide donc d'emprunter cette somme à Shylock, un riche usurier juif, qui accepte, mais lui donne trois mois pour rendre l'argent, et imagine, en garantie, une livre de sa propre chair. L'amoureux obtient par hasard la main de sa bien-aimée, mais le bruit court à Venise que le bateau d'Antonio aurait fait naufrage et qu'il ne pourra donc pas rembourser Shylock dans les délais prévus. Shylock a d'autres soucis : sa fille a épousé un jeune chrétien et ils sont partis avec la moitié de sa fortune. Au terme des trois mois, Shylock demande son dû à Antonio qui ne peut le rembourser. Ils se retrouvent donc tous les deux devant le Doge qui demande à Shylock d'être clément envers Antonio. Celui-ci refuse.

La riche héritière ayant appris ce qu'Antonio a fait pour son mari, décide de se faire passer pour un avocat, se présente devant la cour sous un faux nom et plaide pour Antonio. Elle fait appel à la clémence de Shylock, mais celui-ci refuse obstinément et réclame sa livre de chair. Elle prévient Shylock qu'il perdra la vie s'il verse une seule goutte du sang d'Antonio, car le contrat ne fait mention que de chair et une seule goutte de sang serait un crime contre la vie d'un citoyen de Venise.

Shylock se résigne et le Doge lui épargne la vie à la condition qu'il partage sa fortune entre Lorenzo, son beau-fils et l'État. Antonio demande que Shylock se convertisse au christianisme. Tout fini par s'arranger. Le bateau d'Antonio arrive à bon port et ce dernier peut rembourser Shylock.

On devrait organiser une représentation privée de la pièce de Shakespeare pour le conseil d'administration de la Société Générale, avec debriefing, ça détendrait.