J'étais mort.

C'était la fin, ma fin. Moi qui détestais les fins de livres, de films, de rendez-vous, de réunions, j'étais désarçonné. J'ignorais que cette angoisse venait de mon père, qu'il l'avait posée là en partant, comme les américains laissaient des mines au Vietnam, sachant qu'un enfant avait plus de risque de marcher dessus qu'un régiment de rebelles communistes. J'étais tétanisé et j'allais payer cher pour comprendre la cause de ma paralysie. (â?¦)En fait, je ne sentais rien. Pas d'accès dépressif ni de crise maniaque. Ni vide, ni tristesse, ni joie ! J'étais comme un bateau dont on a coupé le moteur. J'étais arrêté et j'attendais de repartir dans le flot consensuel.

Le flot consensuel, cela sonne comme un nom de secte mais la vie non décidée est-elle autre chose qu'un enfermement mental, une sorte de secte non identifiée, plus vaste et puissante que toute autre par son caractère diffus et multi-têtes, tel un dragon dont la tête repousserait même après l'avoir tranchée dix fois ? Exactement le genre de scène ridicule que l'on voit dans des films de kung-fu ou d'animation asiatique qui font un tabac dans nos contrées. Peut-être est-ce la preuve qu'ils résonnent en nous, illustrant un environnement hostile et tenace, tel un dragon invincible ?

Maintenant que j'ai échappé pour de bon au flot consensuel, je puis dire que la peur et ma médiocrité m'ont sauvés. Si j'avais eu la trempe d'un gagnant (allusion niaiseuse à mon patronyme G-A-G-N-E), j'aurais harcelé le mandataire judiciaire, emprunté pour remettre à flot Kairos, engrossé ma femme avec une aisance répétitive. Bref, si j'avais eu un tantinet de talent, j'aurais rebondi. Gr?ce à Dieu ou à ses supplétifs, j'étais médiocre donc j'ai failli au repêchage. (â?¦)

La seule arme dont je disposais pour atteindre le Kairos était cette nouvelle volonté d'aller au-delà des contraintes, d'échapper à l'indifférence, au quotidien plat. Tel le randonneur en haute montagne, je voulais découvrir les vallées au-delà des cols, tracer de nouveaux itinéraires, braver la neige fraîche de l'aube, nourrir les pitons glacés de mon ambition virile, déclencher des remous dans le manteau blanc à force de tenter le sort. En suivant les diktats de Léonie, j'avais obtenu disgr?ce, solitude et abandon. Je changeais les règles du jeu. Je devais aller au bout de ma logique.

Avec le Kairos, je tenais mon plan Marshall. Reconstruction revancharde en sept étapes.

Je n'avais rien à perdre."