Pour Bernard Sève, chez Montaigne :

1) "L'esprit sans règle est capable de tout. Livré à lui-même, il délire, il invente des faux problèmes dans lesquels il s'empêtre, il se perd dans de vaines subtilités. Se formera-t-il par l'expérience? Ce n'est pas possible, l'expérience est dispersée, arythmique et non répétitive. Confronté à un monde naturel et humain disloqué par la différence, que va faire l'esprit? Il va continuer à fantasier, c'est à dire qu'il va croire. La croyance est la forme que prend l'inventivité déréglée de l'esprit quand il n'est bridé par rien."

2) "L'esprit ne dispose d'aucune règle immanente, n'a nul accès à des règles transcendantes, et ne trouve dans l'expérience aucun appui pour former des règles empiriques. Fautes de règles, c'est la croyance sans principe qui règne, la fantaisie de l'esprit, et, partant, la violence. Il faut donc des règles, quand même. S'il n'est pas de règles propres, reste la possibilité des règles supplétives.

3) Le corps peut contribuer à règler l'esprit. Mais l'esprit humain n'est pas seulement lié à son corps; il est aussi lié à l'esprit des autres hommes. Ce lien est complexe, il est enraciné dans des forces et des intérêts (économiques, politiques, affectifs)...Pour négocier, séduire ou transiger, il faut inventer des solutions ou des stratagèmes, poser et résoudre des problèmes, il faut faire preuve de "vivacité et promptitude d'esprit", il faut savoir convaincre et persuader. Le commerce avec les hommes est d'abord un commerce pratique, qui mobilise non seulement la raison raisonnante, mais aussi l'esprit inventif.

L'esprit se trouve alors pris dans une dynamique d'interaction avec les autres esprits, laquelle va produire des effets de règlement ou, éventuellement, de dérèglement accru. Mais la notion de "commerce" recouvre des réalités très différentes. Toutes les relations entre les hommes mobilisent l'esprit, jusqu'à la forme suprême que Montaigne appelle la "conférence"."