Première suggestion : superposer, mais pas trop, les volumes. Tous les créateurs proposent cette saison de l'oversize : trenchs, manteaux et doudounes surdimensionnés, pulls de cachemire extra-fin taillés XXXL, pantalons aux formes extra-larges ont ponctué les défilés. Mais qui veut devenir un galion de mode aux voiles gonflées par le vent de la tendance ? On applaudit le long et vaste manteau sable en laine chevron double face, camouflant un costume coordonné, qui fit glousser d'aise le premier rang du défilé Yves Saint Laurent. Mais qui a une vie assez ample pour y succomber ? Stefano Pilati, le directeur artistique de la maison, le sait. Aussi, sa vraie proposition est ailleurs. Dans l'association, par exemple, d'un pantalon large et d'une veste au contraire undersized ou dont les proportions ont été destructurées, hommage à la révolution qu'Armani opéra il y a bien longtemps en libérant l'homme des carcans du tailoring.

On pratiquera donc la superposition raisonnée en jouant du contraste entre un manteau ou une doudoune hypertrophiés et le volume plus étroit des vêtements portés en dessous. Le haut du corps est comme gansé par une stricte combinaison cravate-pull-chemise et par un gilet taillé mini à effet de justaucorps. L'oversize est un cocon protégeant le corps des agressions du monde. Deuxième idée : oser les références avec un zeste d'années 1980, petite madeleine dont la mode raffole aujourd'hui. Sans en rajouter : la destructuration des volumes les rappelle déjà. On se dirigera vers des motifs imprimés : losanges Burlington surdimensionnés d'un pull Armani ou Balenciaga ; imprimé dit à la Pollock, mais furieusement new wave, de Dior Homme sur maille et vestes.

Mais attention à ne pas tomber dans le patchwork d'un Arlequin vintage ! L'exercice est périlleux et ne doit pas être outré. Hedi Slimane l'a réussi pour sa dernière collection chez Dior Homme : l'accumulation des influences (du rock à ses propres collections passées) et des volumes (mini-maxi) ne nuit ni à la cohérence de la silhouette ni à l'originalité d'un style contemporain. Même succès pour Nicolas Ghesquière chez Balenciaga : la superposition des clins d'oeil aux college boys (les petits pulls, les cravates), à l'Helmut Berger des Damnés (le gilet), à l'asphalte des rues (jeans tie and die) est tout à la fois marquée et légère. Elle sonne paradoxalement comme une condamnation des oukases du total look. La superposition, c'est aussi une expression de la liberté !

Troisième proposition : jouer avec les registres en osant le mélange vestiaire de ville et vêtement de sport. Cet urban-sportswear, un leitmotiv chez Dries Van Noten, est délicat à manier. Son acmé ? Le pantalon de jogging. Il sort en ville sans transformer ceux qui l'arborent en Bidochon à la Christian Binet allant chercher des croissants le dimanche matin. En effet, coupé comme un vrai pantalon droit, le jogging 2007 est urbain. De ses origines sportives, il ne conserve que le confort de ses matières et sa taille élastique. Porté avec un manteau doublé or, il se décline en gris militaire avec des empiècements en shearling chez Saint Laurent, en coton chez Fendi, en laine et soie chez Calvin Klein. Autre variation du même thème, le pantalon de ski. Les Italiens en raffolent : en laine, Nylon et surpiq?ures de cuir chez Gucci, on le porte sportivement avec un ample blouson de cuir doublé de fourrure. Décliné en Nylon, il s'assortit à une veste en drap de laine chez Emporio Armani. Too much ? Un effet de podium, en l'occurrence. É ne pas appliquer les yeux fermés. Ne maîtrise pas qui veut la partition superposée.

Devrait-on justement publier un petit traité de la superposition bien tempérée, c'est à Kris van Assche qu'on en confierait l'écriture. Il en maîtrise le vocabulaire et la syntaxe. É côté de doudounes citron ou perle, le pantalon de ski devient citadin lorsqu'il est taillé en toile de laine. L'ampleur d'un pantalon cargo est réduite et s'affiche en velours précieux. Le volume des costumes, vestes et pantalons, est souligné de passepoils. Cette alchimie réconcilie le podium et la vraie vie. Elle est autant une proposition de mode que le reflet des multiples facettes de l'homme actuel.

GILLES DENIS