"Marie-Françoise était à n'en pas douter la meilleure assistante qui soit, se dit J. ; jamais elle ne le dérangeait, jamais elle ne venait l'interrompre dans ses taches sans que le sujet mérit?t vraiment son avis. Surtout, et sans qu'il le p?t vérifier vraiment, il la croyait loyale et pourvue de véritables qualités humaines : sérieuse même un peu austère, d'une ferme discrétion et très à cheval sur les principes. Elle tenait en horreur les écarts de conduite, les inconstances d'humeur surtout quand il s'agissait de la politesse, de la correction du langage et de l'arrogance. Dans la vie d'une maison d'édition, ce genre de personne constituait un véritable rempart contre le caprice des écrivains qui dès lors qu'on acceptait de publier les livres avaient tendance à oublier toute humilité. Ainsi, J. à qui la lourde tache de diriger la maison incombait, pouvait sans crainte déléguer à Marie-Françoise une bonne partie de la gestion quotidienne, celle qui est faite essentiellement de tracasseries infinies pour se donner tout entier au maintien et à la progression de son entreprise. Ce qui signifiait d'abord ne pas passer à côté d'un vrai talent, fournir à ses auteurs toutes les entrées pour se faire connaître, organiser la représentation de sa maison dans tous les salons existants et évidemment la prise en charge d'une bonne partie des taches administratives. La déroute financière constituant une menace de tous les instants pour une maison d'édition d'envergure moyenne, il convenait de prendre les bonnes décisions et de ne rien négliger. Par exemple, il fallait impérativement au cours d'une année faire deux ou trois coups médiatiques, c'est-à-dire lancer des livres pseudo-polémiques au contenu vaguement scandaleux couvrant les thèmes de la politique, du sexe et du monde des célébrités pour permettre aux ouvrages plus confidentiels mais de meilleure qualité littéraire d'exister. C'était la stratégie qui permettait à la maison d'édition « mourir de lire » de ne pas connaître le sort peu enviable des petites maisons qui se faisaient racheter par les grands groupes ou qui disparaissaient purement et simplement. Ce travail qu'il accomplissait maintenant depuis dix ans alors qu'il venait d'en avoir cinquante, avait été en somme le but de sa carrière, le couronnement de son ambition. Il avait d? jouer des coudes dans le milieu pour en arriver là ; d'abord, il était rentré à 28ans dans la boîte en tant que lecteur-correcteur après avoir passé un an à enseigner dans une banlieue de la région parisienne, à Champigny sur Marne précisément. L'expérience de professeur lui avait paru décevante bien qu'il e?t pour obtenir ce poste passé un concours fort difficile. Mais l'ennui, c'est qu'il n'était pas parvenu à transmettre à des collégiens en majorité d'origine africaine et nord-africaine, la passion qu'il éprouvait lui-même pour la littérature. Une autre raison plus immodeste le conduisait à penser que la carrière de professeur n'était pas propre à assouvir ses ambitions et mettre en valeur ses qualités intellectuelles. Il caressait pour son propre compte un avenir plus brillant fait de rencontres avec des auteurs, de soirées mondaines dans les meilleurs milieux parisiens. Il ne le niait pas, il avait voulu faire partie de ce gratin intellectuel et les élèves qui parlaient mal le français l'emmerdaient. La seule chose qu'il regrettait de son passage-éclair chez les profs, c'était l'absence de considération pour le profit, l'ignorance des ennuis constants liés à tout commerce en fin de compte. A 28 ans, donc, il intégra le milieu fermé de toute maison d'édition et se distingua rapidement en dénichant deux talents qui firent faire des gains prodigieux à l'entreprise ; d'abord, un auteur de romans historiques qui vulgarisait toutes les périodes de l'antiquité mésopotamienne avec des intrigues légèrement m?tinées d'ésotérisme, du style : « Babylone ou le mystère des étoiles » et un autre, journaliste de son état au Canard enchaîné et spécialiste du scandale politique, qui permit dans un livre écoulé à 600 000 exemplaires de mettre à jour les relations entre les milieux de la finance et le pouvoir politique . Rapidement, il fut intégré à l'équipe s'occupant de la stratégie d'expansion, puis après deux ans à b?cher comme un dingue, il fut promu directeur de collection à à peine 35 ans; ce qui fut envié, jalousé, contesté. Toutefois, c'est à ce moment qu'il comprit le lien entre son statut professionnel et son pouvoir érotique ; tant qu'il n'avait été qu'un petit prof puis un lecteur-correcteur, il passait au mieux pour un homme intelligent au pire pour un petit binoclard. Il n'avait eu que de gentilles histoires sans grande passion. Une fois directeur de collection, tout fut facilité : au cours de dîners, il rencontrait des représentantes de la distribution, des écrivains femmes, des employées des maisons d'édition ; il eut au cours de ces cinq années des relations de toute sorte mais aucune n'égal?t celle avec laquelle il était placé en directe concurrence : la directrice de l'époque de la boîte « Mourir de lire » qu'il dirigerait après avoir pris sa place cinq ans plus tard. Mais avant que ne f?t conclue la passation de pouvoir, elle avait quarante deux ans alors qu'il en avait trente-six au moment de leur rencontre; il passait pour la figure montante du milieu et elle la directrice au style imposant, autoritaire et sans concession. Sa vie sentimentale, mal connue de tous les employés, semblait négligée par le sens qu'elle accordait à ses responsabilités. Avait-elle des amants ? Nul ne le savait ; tout ce qu'on disait d'elle, c'est qu'elle avait divorcé d'un homme très doux à qui elle ne voulait pas donner de descendance. Mais, incontestablement, Gaëtane avait du style, c'était une vraie femme avec des griffes de chatte, des yeux effilés en amande, une bouche fine mais bien dessinée et des cheveux noirs et lisses comme ceux des asiatiques ; quant à sa morphologie, elle était bien équilibrée. On sentait qu'il n'y avait pas de laisser aller : quarante-deux ans et toutes ses dents. A quel prix ? J. Se le demandait souvent quand il la croisait dans les couloirs et qu'elle le gratifiait d'un sourire entre l'affectation et l'affection. Et lui ? Etait-il prêt comme il le supposait d'elle à renoncer à une vraie vie affective pour atteindre ses ambitions ? Depuis qu'il était directeur de collection, la question ne se posait pas vraiment : il était bien trop pris dans la valse des désirs et des sentiments, qui comme les parfums trop forts, enivraient d'abord et so?laient ensuite. Un soir, après un bouclage, c'est-à-dire la conclusion d'une période d'un intense travail où le manuscrit est fin prêt 'après corrections, mise en page, bons à tirer- à passer chez l'imprimeur pour être ensuite distribué en librairie, Gaëtane proposa à J. qui était le seul à être resté au bureau d'aller boire un verre au café d'en bas. J. qui ne savait pas si c'était le fait d'une faveur ou d'un savant calcul politique, fut ennuyé ; il n'avait pas envie de prolonger sa journée qui avait été suffisamment chargée. Avec sa directrice, il ne convenait d'avoir que des conversations formelles. Il avait envie de se décontracter et pas de jouer indéfiniment le rôle sérieux auquel son activité le contraignait. Autre chose aussi, l'intimité avec une supérieure serait embarrassante à assumer devant les collègues. Tant qu'il maintenait ses distances avec elle, il maintenait l'entière confiance de ses collaborateurs ; qu'en serait-il ensuite ? Mais, Gaëtane, avec ce sourire ravissant qu'elle pouvait afficher quand elle voulait se montrer persuasive, ne laissa pas beaucoup de marge au refus ; néanmoins, elle ne voulut pas paraître trop impérieuse : « Si vous n'avez rien prévu d'autre bien s?urâ?¦ -Non, je n'avais rien prévu, à part revenir à peu près debout demain. Buvons rapidement un verre avant que j'aille m'effondrer chez moi. » La petite crêperie juste en bas de l'immeuble où ils travaillaient fermait à 23h30 ; ils y entrèrent à 22H00 ce qui soulagea J. « tout au plus une heure et des poussières à passer avec elle ».