Je lisais, ce matin, l'article de Vincent Lucy et Geoffroy Mannet dans Libé sur l' "étincelle" qui déclencha le 22 mars (Les racines de mai) et je n'y retrouvais pas mes petits, mais je pense qu'ils ont été bien oubliés aujourd'hui. Il se trouve qu'il y deux jours, pour l'inauguration de l' Espace Claude Berri, je dînais à côté d'Olivier Kaeppelin (l'actuel délégué aux arts plastiques) et que nous avons évoqué ce souvenir commun. Il y avait, à l'époque, deux séminaires d' "analyse institutionnelle", l'un, à Nanterre, animé par René Lourau, l'autre à la Sorbonne, dirigé par Georges Lapassade, auquel nous participions tous les deux. C'est dans le cadre du séminaire de Lourau (où oeuvraient D. Cohn-Bendit et des amis très chers comme Yves Stourdzé) que naît, le 22 mars 1968, l'idée et la décision d'occuper le b?timent administratif de l'Université de Nanterre. Il s'agit d'un geste très "analyse institutionnelle", m?urement réfléchis, qui "analysait" le lien entre l'institution (l'université) et les règles de vie dans la cité universitaire (séparation garçons/filles).

L'analyse institutionnelle est une pratique héritée et adaptée de quelques grands théoriciens américains comme Kurt Lewin. On a retenu de ce dernier l'idée des "inducteurs de champs" (dynamique de groupe). C'est à partir de cette conception du "passage à l'acte" qu'on formula l'hypothèse qu'une action symbolique intervenant à l'endroit "juste" du "champs institutionnel" pouvait entraîner sa mise en analyse globale. Par une sorte d' "induction", la mise en analyse de l'Université pouvait avoir pour effet la mise en analyse de l'Etat dans son ensemble. (Ce que ne manqua pas de provoquer l'intervention policière).

Le mouvement du 22 mars est un produit de l'analyse institutionnelle, un phénomène qui ne relève pas de la logique des groupes militants politiques qui lui ont couru après pendant deux mois (trotskistes, maoïstes ou anarchistes). Ce n'est qu'aujourd'hui, avec l'Internet, qu'on retrouve une "situation" et un "terrain" qui permettent la réapparition de ce type de phénomène. Le jour où ça se passera, on découvrira sans doute que mai 68 n'était qu'une préfiguration. Il faut essayer d'imaginer ce qu'auraient pu être ces événements si le Net avait existé à l'époque, et surtout imaginer le phénomène réciproque.