Le recueil e?t également pu s'intituler «Suicides exemplaires» (mais Contes carnivores est très bien) si le titre n'avait déjà été pris par Enrique Vila-Matas. L'écrivain espagnol né en 1948 (dont Bourgois traduit Explorateurs de l'abîme, on en parle ici la semaine prochaine) est d'ailleurs le préfacier de Contes carnivores, après avoir été un personnage de l'Angoisse de la première phrase, le premier recueil de nouvelles de Bernard Quiriny (Phébus, 2005). Cette préface commence ainsi : «Je prépare depuis des années une Histoire générale du vide. Mais l'angoisse d'en écrire la première phrase me paralyse.» «La première phrase : voilà l'ennemi», a écrit pour sa part Bernard Quiriny, «l'un de mes écrivains préférés», dit Enrique Vila-Matas dans sa préface. «Souvent j'ai entendu parler de cette torture que constitue pour les littérateurs le commencement d'un nouveau livre, et parfois même d'un nouveau chapitre», dit le narrateur de «Conte carnivore», le dernier texte du recueil au pluriel éponyme. Bernard Quiriny n'en finit cependant pas de multiplier les premières phrases (et les dernières, pas moins déstabilisantes) puisque ce sont des formes brèves qu'il réunit en livre. Comme Enrique Vila-Matas et à la suite de Jorge Luis Borges, il fait toujours montre, lorsque ses références sont réelles et quand elles sont imaginaires, d'une érudition guillerette, évoquant, au hasard de ses deux recueils, Marcel Aymé et Thomas de Quincey. Ses textes font penser à Julio Cortázar pour leur quotidien dit fantastique et, surtout, à Edgar Poe, tant dans leur rigueur genre Dupin et «la Lettre volée» que dans leur imagination à la Arthur Gordon Pym.

On rencontre dans Contes carnivores des amateurs d'un des beaux-arts aussi peu répertorié comme tel que l'assassinat, à savoir la contemplation de magnifiques marées noires : «Souvenez-vous que la morale n'a rien à faire ici ! Cette catastrophe a déjà eu lieu, nous n'y sommes pour rien et n'avons pas le pouvoir de la réparer. Laissez donc là votre mauvaise conscience.» On y trouvera aussi «le lipogramme le plus contraignant du monde», dans Histoire d'un dormeur, livre de Pierre Gould, personnage récurrent de Bernard Quiriny, et qui, en cette occasion, «s'était interdit toutes les lettres de l'alphabet, sauf le z. Cela donnait : "Zzzz, zzzz, zzzz" et ainsi de suite sur trois cents pages.» La question y est posée de savoir à quel enterrement se rendre quand meurt un être doué d'ubiquité. Un tueur à gages crève d'envie de dévoiler à son profit une face cachée de l'histoire de l'art. On y apprend la vérité sur le «zveck», étrange potion magique qui peut rendre définitivement saoul. On ne gobera plus un œf ni ne mangera une orange de la même manière après avoir lu ce recueil qui a aussi à voir avec une fête sensuelle. On égare ses repères, tels les Yapous et «ces aliénés qui ont perdu la notion du langage, de sorte que, pour réclamer des aliments, ils peuvent tout aussi bien vous dire "J'ai faim" que "Prêtez-moi votre parapluie", avec l'intime conviction que vous allez les comprendre». Ce en quoi la civilisation yapou a contaminé tout écrivain."

Mathieu Lindon.