On regrette parfois que les auteurs ne participent pas plus souvent aux discussions sur les blogs. Celui-ci est d'ailleurs un des rares où ils le font. Je pense aux débats passionnants avec Saphia Azzeddine ou Nicolas Jones-Gorlin et, plus récemment à la lettre de Gabriel Matzneff. Voyant apparaître son nom, parfois utilisé par d'autres comme pseudo, je lui ai demandé d'ajouter un "signe de reconnaissance" afin de pouvoir vérifier l'origine de ses commentaires. É travers cet échange, m'est clairement apparu à quel point l'anonymat devenait un obstacle.

"Ce qui gêne, m'écrit Gabriel Matzneff, c'est le côté "lettre anonyme". Hier, seuls les minables envoyaient des lettres anonymes aux journaux et les rédacteurs en chef foutaient celles-ci directement au panier. Jamais un journal sérieux n'aurait publié une lettre non signée, sans les coordonnées précises du signataire. Aujourd'hui, sur Internet, nous, qui signons de notre nom, apparaissons à visage découvert, nous discutons courtoisement avec des inconnus (pas toujours courtois) qui signent Truc ou Machin, dont nous ignorons l'identité, dont nous ne savons pas si, derrière tel pseudo, se cache un vieillard à barbe blanche ou une jeune fille de quinze ans ; nous légitimons, par nos réponses, par notre courtoisie, cet anonymat de nos correspondants que je persiste à juger malsain, voire indécent. Nous pouvons remercier Dieu (s'il existe, ce qui n'est pas certain) qu'Internet n'ait pas fonctionné entre 1940 et 1944. Tu imagines les lettres de dénonciation à la police de Vichy ou à la Gestapo, qui furent déjà trop nombreuses, si les anonymes sycophantes avaient eu à leur disposition la toile infinie des blogs !!!".

Des exemples fréquents démontrent à quel point ces dérives peuvent conduire à une véritable pathologie, entre mégalomanie, paranoïa et délire de persécution et décourager ceux qui espéraient que le net serait un nouvel espace de la liberté d'expression. En fait, l'anonymat conduit à un "trollisme" global qui détourne un outil d'expression culturelle pour le transformer en espace d'inscription de symptômes pathologiques. Ce phénomène évoque, pour moi, une des caractéristiques des espaces collectifs : il y a, depuis toujours, cette idée que ce qui est collectif, au lieu d'être perçu comme la propriété de tous, est considéré comme n'appartenant à personne, et donc destiné à être vandalisé. Je pensais à cela à propos des Velibs, dont le saccage récent est particulièrement révélateur. Comment faire? N'aurait-il pas été souhaitable de proposer, dès le début de l'Internet, des règles internes comparables à celles de la presse écrite. Il n'est peut-être pas trop tard pour y penser.