VIE DE PROUST

Faut-il connaître la vie d'un écrivain pour le comprendre ' ou le mieux comprendre ? Proust ne le pensait pas. Il pensait même le contraire, et il écrivit un jour un article important pour nous mettre en garde contre cette idée fausse. La « tentation biographique », à laquelle tant de critiques ont cédé, à commencer par le plus célèbre d'entre eux, -ce que Proust appelle « la méthode de Sainte-Beuve »-, est selon lui inutile et dangereuse. Elle méconnaît une loi fondamentale de la création artistique : les vrais livres sont les enfants du silence et de la nuit. L'homme qui écrit, peint ou compose n'est pas celui qui dîne en ville, bavarde avec ses amis, leur envoie des lettres ou leur fait des confidences. C'est donc en pure perte que nous interrogeons les contemporains et multiplions les témoignages. Proust savait de quoi il parlait : s'il y a un cas auquel cette loi s'applique parfaitement, c'est bien le sien.
L'écrivain qui meurt à Paris le 12 novembre 1922 est pratiquement un inconnu. En dépit du prix Goncourt ' de création récente mais déjà fameux- qui a révélé son nom au public trois ans plus tôt, on ne sait à peu près rien de lui. Il a eu cinquante ans l'année précédente. On le dit malade et retiré du monde. (1)

(1) Photographie post mortem réalisée par Man Ray. Selon la légende, il avait rendez-vous avec Proust, ce jour là, le 12 novembre 1922, pour un portrait. Cette image, apparaît dans le livre ''Lumière invisible à mes yeux'' de Nathalie Rheims qu'évoque ainsi Marie-Odile Beauvais dans ''Proust vous écrira''.