Cette vie mondaine se poursuit au-delà de 1900, elle s'élargit même de nouvelles amitiés 'Antoine Bibesco, Bertrand de Fénelon, Guiche, Radziwill, Albuféra ' mais dans un paysage assombri. Proust a trente ans. Il n'a rien produit. Il se consacre à traduire et préfacer un philosophe anglais, peu connu en France, John Ruskin. Les uns après les autres, ses amis de jeunesse s'éloignent. Ses parents s'inquiètent pour lui. Bientôt son père va mourir (1903), puis sa mère (1905), deuil irréparable, la seule séparation qu'il pensait ne pas pouvoir supporter. On le croyait promis à un plus grand avenir. Ne sera-t-il jamais qu'un préfacier ? Même cela semble trop. Après la mort de sa mère, le désespoir l'envahit. Il fera un séjour volontaire de quelques semaines dans la clinique du docteur Sollier. Rentré chez lui, il ne donnera pendant plusieurs mois que quelques articles au Figaro.

Et brusquement, au cours de l'année 1908, voici que commencent les « années-Swann » - deuxième versant d'une vie qui semblait à tous, et à lui-même peut-être, condamnée à l'échec. Voici le départ de l'appartement familial de la rue de Courcelles, et l'installation boulevard Haussmann. La chambre aux murs tapissés de liège. Le silence. Un isolement presque complet. Le jaillissement de l'?uvre. La dernière page écrite avant la première. Un travail incessant. « Long à écrire », dira-t-il. Pas si long que cela : trois ans à peine. Dès la fin de 1911, c'est la recherche d'un éditeur, les refus successifs de tous les « grands » - la NRF, Fasquelle, Ollendorf. L'accord enfin obtenu d'un débutant, promis à un bel avenir, Bernard Grasset 'mais à la condition que Monsieur Proust prenne à sa charge tous les frais de l'édition. La publication de Du côté de chez Swann en 1913 ' dans l'indifférence, presque générale et avec un accueil réservé, plutôt tiède, de la critique. La guerre empêchant la publication du deuxième volume, qui ne paraîtra qu'en 1919 dans une jeune maison prestigieuse, la NRF, et précédée d'une rumeur très flatteuse. Le prix Goncourt, obtenu un peu plus tard, gr?ce aux efforts de Léon Daudet. Trois années encore de travail acharné, les cahiers de la Recherche, les « becquets » prolongeant, démultipliant les pages à l'infini, les soins de Céleste Albaret, les rares visite de quelques amis, une fin de vie héroïque, et la mort avant la parution des deux derniers volumes, Albertine disparue et Le temps retrouvé.
L'une des plus grandes aventures littéraires de ce siècle, et probablement de tous les siècles, s'achève. La vie de Proust est terminée. Sa légende commence.