Le premier effet de cette légende fut une magistrale erreur d'interprétation ' qui mit des années à se dissiper. Trompée par la forme de « pseudo-souvenirs » que Proust avait adoptée pour son roman, confondant l'auteur avec le narrateur qui le représente, et qui lui ressemble en effet beaucoup, confortée dans cette erreur par le personnage de Swann, double charmant, paresseux et velléitaire du narrateur, la critique pensa avoir tout compris, et divisa la vie de Proust en deux parties. Il y avait eu le Proust d'avant la Recherche : un dilettante, un oisif, un mondain, souffrant d'une maladie de la volonté insurmontable, plein de talents qu'il laissait inexploités, remettant toujours au lendemain le moment de se mettre au travail. Et il avait ensuite le Proust de la Recherche : le prisonnier de lui-même, le solitaire, le travailleur infatigable qui à la faveur d'une révélation s'était lancé dans une entreprise romanesque sans précédent, ne sortant plus, ne mangeant plus, ne se soignant plus, sacrifiant tout à l'?uvre qu'il désespère de terminer. Cette vision « romantique » de la vie de Proust était belle. Mais elle était fausse.
La vérité est bien différente, elle n'est pas moins belle. Trente ans après sa mort, la découverte des manuscrits ignorés de Proust révélait sa vie véritable, sa vie secrète, sa vie de créateur. Il n'avait jamais « perdu » son temps. Il n'avait jamais cessé de travailler. Ce n'est pas au soir de sa vie, c'est au contraire dés son adolescence qu'il avait conçu son grand projet. Quand il publie en 1896 ses Plaisirs et les Jours, - où tous les thèmes se reconnaissent déjà, avec une étonnante maturité ' il a déjà commencé un grand livre, dont il ne parle à personne, un livre unique, qui sera le roman de toute une vie, un roman qui ne ressemble à aucun autre. Car au lieu de raconter une histoire il recueillera les instants privilégiés, les moments essentiels de son existence. Un roman qui sera plus qu'un roman et contiendra sa propre philosophie, « vision » des choses et des êtres.
Ce roman, véritable préfiguration de la Recherche du Temps perdu 'on l'a publié depuis sous le titre de Jean Santeuil ' ne devait jamais voir le jour. Proust était trop jeune, il n'avait pas encore les moyens de sa grande ambition. Il lui faudrait encore plusieurs années pour découvrir les éléments essentiels qui caractériseront son art : la forme des « pseudo-souvenirs », à la première personne, qui lui convient mieux que celle du roman autobiographique à la troisième personne, le rôle central du temps dans la psychologie et la vie sociale, le besoin d'un but vers lequel tendent tous les « moments » qui composeront son livre. Peu après 1900, Proust abandonne en effet le manuscrit de Jean Santeuil. Mais il ne renonce pas au projet. Et tout ce qu'il publiera dans les années suivantes ' préfaces, notes, articles, pastiches ' sera pour lui autant d'exercices mettant au point peu à peu son art romanesque.