Voici la 6e et dernière page de la première préface consacrée à la vie de Proust par l'auteur anonyme (dont Alain Baudemont a réussi à deviner qu'il n'était autre que Bernard de Fallois) pour cette édition de France Loisir. Le mois prochain, le hareng sort présentera les 4 pages de la préface de la Recherche avec un autre mystère à élucider. Je garde un grand souvenir des premiers livres de poche que je collectionnais et dont j'attendais les publications, me précipitant sur la lecture de la préface. Je crois que ma génération, celle du "baby-boom" a grandi à l'ombre de ces préfaces.

Lorsque en 1908, l'idée d'une étude sur Sainte-Beuve lui apporte l'un des clés qui manquent encore, celle de « révélation » finale qui commandera toute la construction de son livre, ce n'est pas un roman nouveau que Proust entreprend, c'est le même grand livre dont il avait rêvé douze ans plus tôt.
Un Second contresens auquel donna lieu fréquemment la vie de Proust, lorsqu'elle fut mieux connue, fut la curiosité excessive qu'elle fit naître pour ses modèles. Proust ayant en effet tiré tous les matériaux de son œuvre de ses propres expériences, on crut qu'on le comprenait mieux en mettant des noms réels sur des noms de fiction. Balbec est-il Beg-Meil, Cabourg ou Evian ? Combray est-il Auteuil ou Illiers ? Gilberte est-elle Marie de Bernardaky ? La duchesse de Guermantes tient-elle son esprit de Mme Strauss et sa toilette de la comtesse de Greffulhe ? Cet intérêt anecdotique, déjà si minime quand il s'agit d'une œuvre inspirée par un évènement extérieur, disparaît tout à fait quant il s'agit d'un écrivain comme Proust, visant à l'universel, et dont les personnages nous permettent surtout de mieux voir en nous-mêmes.
La Recherche du Temps perdu n'est pas un roman à « clés », c'est un roman à « lois ». Elle rejoint par là les grands classiques. Nous ne savons plus rien d'Homère, peu de choses de Cervantès, et l'énigme de Shakespeare n'a toujours pas été résolue. Mais Hamlet, Don Quichotte et Ulysse ont toujours autant à nous dire. Le lecteur de Proust peut se rassurer : il ne perdra rien de sa lecture s'il ignore tout de la vie de l'auteur.