M@nuscrits mettra en ligne en septembre un petit "bréviaire" (6p) de Jean-Clet Martin. En voici la préface. Je la dédie à George-s pour sa résurrection permanente et, bien s?ur, à l'auteur du blog de Philippe Val pour ses méditations.

"Abréger l'éternité : un projet qui rime à merveille avec l'art de la fiction pratiqué par Borges, un art incisif comme l'ongle qui pèse sur sa pointe à la rencontre de la matière, en un seul point, un seul impact rétréci. Mais l'abrégé est, en outre, un art de la Logique qui consiste à raccourcir et simplifier au maximum les chemins de la démonstration. Il s'agit là d'une méthode d'écriture qui conviendrait à merveille à L'Ethique de Spinoza où l'éternité est approchée selon l'ordre axiomatique de la géométrie.

Un abrégé serait une forme d'abréviation qui ferait essai au sens le plus noble du terme, essai ou expérimentation, tentative de réaliser un précipité comme cela advient du coté de la chimie lorsqu'elle extrait l'essence d'un parfum, parfum d'éternité. Spinoza parlera, quant à lui, de substance, étoffe qui va au plus simple et pare au plus pressé. Normal en ce sens qu'on ait, chez Spinoza, une seule substance pour une infinité de modes ' ou de modulations - comme on imaginerait une tunique infiniment fripée, recouverte de plis, inextricables à la façon des fleuves. Les plus larges seraient des attributs produisant le sens des courants, tandis que la myriade des affluents désignerait les modes capables de capter, de diversifier ces cours. Et plus on approchera de l'étoffe, plus fines, plus nombreuses seront les ridules en mesure de la froisser.

Mais du précipité ainsi chiffonné, il sera question surtout dans l'art cinétique des vitesses, des accélérations qui constituent le rythme même de L'Ethique lorsque le propos s'intensifie pour se muer en un éclair, un réseau instantané comme celui, moins fluvial, de la lumière qui joue sur les deltas de Vermeer, quand, dans le Livre V achevé par Spinoza, l'éternité enfin adviendra sous un événement inscrit dans nos corps autant que dans nos ?mes : une br?lure de notre existence qui ne saurait s'effacer jamais et qu'il ne tient qu'à chacun de développer ici-même. Alors on pourra comprendre peut être que, sur les fleuves de Vermeer et Spinoza, joue la même lumière que sur les rives de l'Alhambra. D'où qu'on l'aborde l'intuition sera la même. Devant sa splendeur Mahm?d Shasbestari pourra dire que la nature toute entière « est un miroir, dans chaque atome se trouvent cent soleils flamboyants. Si tu fends le coeur d'une seule goutte d'eau, il en émerge cent purs océansâ?¦"(1)

(1) Eva de Vitray-Meyerovitch, Anthologie du soufisme, Paris, Sinbad 1986, p. 290, cité également par Christine Bucy-Glucksmann, in Philosophie de l'ornement, Galilée, p. 99."