(Bré.IV-2) Reprenons un peu les choses : du côté de la pensée, l'?me ne se définira pas par cette force, cette puissance du conatus étant purement physiologique. L'esprit doit alors trouver en lui-même d'autres ressources, celles d'une vérité qui se sait elle-même. Et cette vérité qui se signe elle-même est à l'?me ce que le conatus est au corps. Ainsi, autant le désir me pousse à persévérer dans l'être, autant l'idée vraie nous éclaire, découvre cette capacité d'être à soi-même sa propre lumière : « Celui qui a une idée vraie, sait en même temps qu'il a une idée vraie et il ne peut douter de la vérité de sa connaissance » (43, II). C'est là dirons-nous le statut même d'un axiome. Ce dernier, en effet, ne peut être dérivé d'une cause antérieure, il est un principe qui se suffit à lui-même. En étant suffisant à soi, il ne trouvera pas de signe en amont pour le justifier. Sa clarté provient de lui seul. Il se comprend par soi, de manière autonome et, pour cela même, sera indémontrable, impossible à dériver d'un point antérieur (« la vérité est la norme (â?¦) de la vérité » Scolie). On n'en décide point de l'extérieur comme le comprendra Gödel bien plus tard par le principe des indécidables, sachant qu'un principe en étant premier ne peut avoir d'amont, de fondement extérieur.

(Bré.IV-3) Il s'agit là de requérir la force pure de la pensée. « Avoir une idée vraie ne signifie rien d'autre en effet que de connaître la chose parfaitement ou de la meilleure façon possible » (Scolie). Et, en ce sens, l'idée vraie n'est pas muette comme par exemple une peinture sur un tableau, elle est affirmative, affirmation de soi, index sui. L'esprit s'affirme avec la même puissance dans l'idée que le corps s'affirme dans le désir. Et ce que l'esprit fonde ainsi en soi et ce que le corps s'efforce de désirer sont une seule et même chose, abordée par des points de vue différents appelés attributs. La nature est « une » aussi bien dans la pensée que dans l'être. Il n'y a qu'une seule substance qui est cause de soi et dont les modes, les modifications infinies exprimeront cette unique force, cette intériorité ou immanence (le désir autant que l'idée étant des formes d'expressions intrinsèques, autoréférentielles). Pas de paradis, pas d'arrière monde ni de transcendance ! C'est ici, et de l'intérieur, que nous faisons l'expérience d'une sorte d'éternité lorsque le conatus qui nous active est dans le rapport le plus juste, le plus adéquat avec l'esprit, avec l'idée vraie qui se sait elle-même. Et ce savoir de soi qui redouble l'effort par lequel chacun persévère en soi n'est pas donné à tous de façons égales. Il y a, pour cela même, différents degrés de connaissance, différents genres de lecture du monde, trois pour être précis : la connaissance par l'expérience, la connaissance par la raison et enfin celle qui passe par l'intuition. Seule cette dernière est capable de laisser saisir l'idée en elle-même, sans la déduire par la raison ou l'induire par l'expérience.

(Bré.IV-4) La connaissance vraie qui se signe et s'authentifie d'elle-même reste approximative du point de vue de l'induction ou de la déduction. Elle est purement intuitive et pur rapport à soi. Elle adopte la vision de la nature telle que la nature se perçoit en soi, vue par elle-même dans l'évidence (vision par soi) d'une pensée qui est naturelle et naturante : vision de béatitude que Spinoza considère comme ce que le corps peut éprouver quand l'esprit s'élève vers Dieu ou la Nature. Mais l'esprit peut il vraiment entrer en fusion avec les vues de la nature, devenir contemplatif en même temps qu'actif ? Pourra-t-il se débarrasser de l'induction ou de la déduction qui ont toujours besoin d'un point extérieur sur lequel prendre appui, d'une extériorité et d'une forme de transcendance illusoire ?