("Bré.V-2) Alors, il y a une saisie de son essence qui ne relève ni d'une procédure expérimentale ni d'un procédé démonstratif. Là, l'esprit humain remonte, par l'intuition, de l'idée qu'il possède de son corps à l'idée de toutes les forces extérieures que la nature déploie et avec lesquelles ce corps doit bien composer. Le corps, mon corps n'est pas n'importe quoi ! Il est un agencement d'individus nombreux, des « cellules », des « neurones » qui suivent une ligne, une composition de rapports dont la géométrie réalise une unique formule, chaque fois incomparable et pour laquelle il faut bien supposer un unique chiffre, une idée, conçue avec une espèce de nécessité éternelle.

(Bré.V-3) Il existe effectivement en Dieu, « c'est-à-dire dans la Nature », une idée « de toutes les choses qui suivent nécessairement de son essence » (II, 3). Le Dieu nature n'est donc guère une personne ou un monarque. Il s'agit simplement du fait incontestable qu'il y a quelque chose plutôt que rien et que ce quelque chose, par exemple mon corps, coexiste avec une profusion de formes infinies qui s'enchainent et se prolongent selon un ordre. Je nais à ce moment là et non à un autre. On dirait une connexion, un développement de la nature sous lesquels chaque être trouve une place déterminée, de toute nécessité, irrécusable, tellement incontestable qu'il faut bien admettre, par rapport à son existence, une vérité éternelle.

(Bré.V-4) Pour Spinoza, le triangle dans la nature suit nécessairement d'une idée éternellement vraie selon laquelle la somme de ses angles équivaut à cent quatre-vingts degrés de sorte que « un cercle existant dans la nature et l'idée de ce cercle, idée qui est aussi en Dieu, sont une seule et même chose » (II, 7 scolie). De mon existence, il faut bien reconnaître une essence éternelle qui est mon idée ou ma formule unique. Un code sans lequel mon corps ne pourrait articuler les nombreux individus dont il se compose. Il a bien un Nombre, un codex monstrueux dans l'axiomatique infinie de ma complexion, bien plus difficile à suivre que celle du cercle et sans laquelle je ne serais rien tant et si bien que « de tout ce qui arrive dans l'objet singulier d'une idée quelconque la connaissance est donnée en Dieu, en tant seulement qu'il a l'idée de cet objet » (II, 9 Corol.). Borges se rappellera cet argument dans « La bibliothèque de Babel » où tout se trouve consigné, nécessairement écrit, même mon nom.



(Bré.V-5) Cette axiomatique dans laquelle se produit l'événement de mon nom, de ma naissance, s'effectue selon un ordre, une connectivité qui se déploie suivant d'infinies modifications très minutieusement filées. Où faut-il alors se placer dans cette chaine immense de la nature si l'on saisit de l'intérieur de soi la place qui est la sienne ? Il existe forcément, dans cette prolifération de la Nature, une occurrence incontestable : la mienne ! D'autres complexions corporelles se sont déjà réalisées dans le monde, et la mienne résulte infailliblement de cet enchaînement en se trouvant déterminée par les myriades d'êtres composants la nature avant moi et après moi. Et cela est vrai de toute éternité et non seulement à un moment donné du temps. Une autre formule que la mienne, ici et maintenant, n'aurait été possible sans que l'univers entier en soit modifié. C'est le Tout de la nature qui se trouve impliqué en ce point précis que j'incarne. Et aucune volonté souveraine aurait pu décréter ou élire qu'au lieu et place qui me caractérisent se réalis?t un être différent de moi. Raison pour laquelle Spinoza conteste tout recourt au miracle comme si Dieu avait le pouvoir de faire que je ne sois pas ou de faire en sorte que je sois un autre !