Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, Zulma, 784 pages, 24,50 euros

Comment aborder ce roman de quelque huit cents pages sinon en affirmant, d'emblée, qu'il est un joyau tombé des nues opaques de la rentrée littéraire ?
Ce livre est une pure merveille qui s'éclaire elle-même.
Ce livre est une constellation.
Mais qu'a-t-on dit quand on a dit cela ? Tentons plutôt de commencer quelque part, à savoir par le centre.

Le personnage central, donc, qui répond au nom singulier d'Eléazard von Wogau (Et les hasards vont voguer ? tombent à l'eau ? Ce que, dès le début, j'ai cru entendre à la lecture de ce nom et que j'ai mis sur le compte de l'autosuggestion, la suite du roman m'en a donné une manière de confirmation, notamment lorsqu'il fut question de singuliers idiomes, créés, de même, par contamination phonétique), est correspondant de presse au fin fond du Nordeste brésilien lorsqu'il reçoit le manuscrit d'une biographie d'Athanase Kircher. Plus précisément, une hagiographie, dont l'auteur est un certain Caspar Schott. Délaissant son activité de journaliste, Eléazard, fasciné, va, quinze années durant, étudier ce texte afin d'en établir l'appareil critique en vue d'une publication. Autre personnage incontournable, Athanase Kircher, jésuite allemand du XVIIe siècle, l'était déjà en son temps. Plus célèbre que Leibniz et Galilée, jugé admirable dans toutes les sociétés savantes gr?ce à sa connaissance sans limite, Kircher pratique aussi bien l'astronomie que les mathématiques, la philosophie, l'alchimie, la physiologie, la théologieâ?¦ Polyglotte et polygraphe, il est avant tout un insatiable curieux. Lors de ses nombreux voyages, son assiduité ne faillit jamais, qui lui donne à voir toute chose comme matière à expériences et à spéculations, notamment la découverte des hiéroglyphes égyptiens, secret dans lequel il s'abîme pendant vingt ans avant d'en percer le mystère ' tout au moins le croit-il. Mais sa réputation de prodige, Athanase Kircher la doit aussi à son génie inventif. Les détails que nous fournit Jean-Marie Blas de Roblès sur la construction de ses machines, toutes plus invraisemblables les unes que les autres, sont d'une lecture absolument réjouissante.

Avec plus ou moins de bonheur, Kircher conçoit en effet des instruments stupéfiants, parmi lesquels l'horloge solaire, la camera oscura, l'oracle magnétique ou l'orgue à pédalier bio-harmonique. Sa machine à voler, qu'il construit dans le but de surpasser Léonard de Vinci, se révèlera la moins fructueuse de ses inventions (aux côtés des cercueils à tube ' échec aux conséquences lamentables). Fort de la fertilité de son esprit, qui embrasse tous les domaines, Kircher possède le cabinet de curiosités le plus fameux de l'époque, gr?ce à ses trouvailles mais aussi à de lointains correspondants, pour la plupart missionnaires, qui lui envoient des raretés des quatre coins du monde. É la source de cette tentative de couvrir tous les champs du savoir, un indomptable attrait pour l'opulence encyclopédique, conjugué à l'intime nécessité d'épuiser le sens du monde. Une quête vertigineuse que l'on trouve au centre de la vie du jésuite comme au sein de celle de von Wogau, et qui semble être l'idée matrice de ce roman, tant elle épouse l'imaginaire de l'auteur, lequel témoigne d'une rare érudition, rapportant les prouesses de l'Allemand avec exaltation lorsqu'il endosse la voix de Caspar Schott, plus de circonspection lorsqu'il s'agit de celle d'Eléazard. Cette aspiration trouve sans doute son apogée dans une des dernières lubies de Kircher : inventer une machine à penser ' « l'équivalent, dans l'ordre des concepts, de ce musée qui porte (son) nom, lequel n'est pas autre chose qu'une encyclopédie, une grammaire visible & comme qui dirait palpable de la réalité universelle » ', création qui présuppose d'« organiser l'intégralité du savoir humain selon un certain ordre, initié de l'ordonnance divine, avant d'instaurer les règles analogiques & le système de combinaisons qui permettraient à chacun de le déployer pour son propre usage ».

Une « machine à penser » ? Si penser équivaut, pour le théologien Kircher, à entrevoir la multiplicité universelle à travers le prisme de l'unité divine, l'intelligence humaine, hors la foi et la religion, en conserve la fonction de liaison. Elle trace des lignes entre les créatures, les choses et les faits. En ce sens, ce roman est une super-machine à penser. Car, nous l'avons dit, il est une constellation ' dont la construction est digne du meilleur architecte. Si le centre est occupé par Eléazard, une série de récits concentriques se développe à la périphérie, textes satellites qui possèdent leur unité propre mais dont l'avancement du lecteur confirmera l'interaction. Le premier cercle (le récit qui ouvre chacun des trente-deux chapitres et l'épilogue) correspond au manuscrit de Caspar Schott ; viennent ensuite, selon une distribution équilibrée tout au long du roman, l'histoire d'Elaine, ex-femme d'Eléazard, géologue en mission sur le fleuve Mato Grosso ; celle de leur fille Moéma, étudiante en anthropologie ; l'histoire de Moreira, un politique véreux ; enfin celle de Nelson, gamin infirme de la favela de Pirambú. Ils sont les protagonistes principaux de ces romans dans le roman, entourés à leur tour d'une galaxie de personnages, chacun étant relié à tous les autres par ce lien symbolique à propos duquel s'enthousiasmait Kircher : « Voici Caspar, ce que nous offrent les pierres les plus viles du chemin ! En sa divine bonté, le Créateur nous a laissé dans les choses elles-mêmes le moyen de parvenir jusqu'à lui ; car la nature ne laisse pas de peindre pour notre usage ce fil d'Ariane symbolique qui doit nous permettre de retrouver notre route dans le labyrinthe du monde. » Et le labyrinthe du monde trouve, sous la plume de Blas de Roblès, à s'épanouir pleinement, par de souterraines ramifications, en d'infinis échos. Ces pierres du chemin, par exemple, font directement penser au fossile issu de la « faune primordiale » que recherchent Elaine et ses camarades géologues. Ainsi le motif de la trace est-il décliné sous toutes ses formes, de l'empreinte minérale à la balise le long d'un chemin ouvert dans la jungle, en passant par le témoignage que le temps inscrit sur les murs d'une ville. Alc?ntara, où vit Eléazard, arbore toujours les stigmates de la barbarie des esclavagistes : ses rues en portent les noms, telle la rua de Amargura ' rue de l'Amertume ', et l'ensemble de son architecture éreintée n'a pas effacé son aspect colonial, qui demeure encore à travers le personnage de Moreira ' gouverneur de São Luís, ce riche propriétaire de terres, de mines, mais aussi d'un jaguar apprivoisé, d'une femme alcoolique et d'une collection de voitures d'un autre ?ge, se voit appeler « colonel », selon une tradition qui perdure depuis l'époque impériale.

Il serait laborieux, et sans intérêt pour le lecteur, de donner une liste exhaustive des liens qui, d'une manière ou d'une autre, unissent ces hommes et ces femmes ; disons seulement que Blas de Roblès a fait sien l'adage cher à Kircher, à savoir omnia in omnibus : toute chose dans la nature répond à une autre. En tirant en même temps tous les fils d'une unique pelote, l'auteur applique, à l'instar de Borges, l'idée selon laquelle la connaissance est clandestine, et vérifie qu'il est indispensable de connaître « les linéaments qui lient les relations entre elles » ' « L'exactitude est à ce prix si la Vérité est en jeu », prétend Loredana, amie d'Eléazard. De même que Kircher « ne mettait jamais à l'écart aucune partie du monde, & qu'il s'intéress?t à la lumière, à l'Égypte ou à quelque autre sujet bien spécifique, il lui fallait par force embrasser chaque fois la totalité de l'univers avant de revenir à son créateur pour le louer de tant de prodiges réitérés », pour Caspar Schott et, dans ses pas, Eléazard, et, au-delà encore, pour Blas de Roblès, l'analogie reste un moyen efficace d'analyse et de compréhension. C'est bien en faisant l'expérience de cette « panspermie qui anime le monde » qu'Elaine à son tour, au final de son incroyable mission, entrevoit l'absolue cohérence : « Sur ce haut-fond, six cents millions d'années auparavant, la mer avait ourdi le miracle de la vie. Un lien ininterrompu l'unissait à ces êtres aveugles et démunis, l'associait à leur destin de glyphes primordiaux. (â?¦) Ce non-lieu, ce centre immobile autour duquel s'enroulait la frêle coquille du vivant, voici qu'elle l'éprouvait, qu'elle occupait le moindre intervalle de son espace. Libérée de l'espoir, souriante, elle se sentait comme une arche désertée. » Nouvelle référence à Kircher, qui, d'après Eléazard, n'est autre que « le Noé de son temps » : « Son ?uvre est l'arche d'un univers submergé », écrit-il dans une note de carnets titrée « Archéologie du savoir » (par rapport à la position du jésuite qui, après la révolution copernicienne puis galiléenne, demeure en faveur de l'ancienne conception du monde).

Archéologie : autre notion clef du roman. Car remonter le temps jusqu'à l'origine des choses est finalement la motivation de chacun de ses personnages : Kircher et Schott en étudiant les curiosités minérales et, plus généralement, en cherchant la semence divine partout où leur regard se pose ; Eléazard et Loredana en travaillant sur le manuscrit ; Elaine, Mauro et Dietlev dans leur recherche géologique ; Moéma, Thaïs et Roetgen en allant se fondre avec les autochtones dans le sertao ; Nelson en fomentant ce qui le vengerait d'un mal originel. Du reste, les deux derniers ouvrages de Kircher ' L'Arche de Noé et La Tour de Babel ' portent sur l'archéologie sacrée. « Plus que nulle autre science, c'est l'archéologie qui changera la face du monde », dit-il à son disciple Caspar. Si revenir aux principes premiers constitue, pour le théologien du XVIIe siècle, le moyen de restaurer le paradis originel et avec lui la langue adamique, cela demeure, pour les hommes du XXIe, l'un des modes privilégiés de déchiffrement du monde et de son apprivoisement. Eléazard ne note-t-il pas, à la fin de ses carnets, « Kircher aura été ma toison d'or, ma propre quête de l'origine » ? Puis, plus loin : « impression que Kircher fait partie désormais de ma famille. (â?¦) Un rêveur bon vivant, un frère, un ami. » Plus que le c?ur du roman, la genèse en est le n?d, reliant, une fois dénoué, les multiples points de départ et d'arrivée. Elle est d'autant plus centrale qu'elle s'inscrit dans la relation spéculaire qui préside à la pluralité des récits. Si bien que, sous l'apparent foisonnement, se décline une unique histoire, animée d'une même pensée, telle une obsession.

Mais la nature spéculaire de ce livre ne s'arrête pas à sa structure compartimentée car (comment le dire autrement ?) il est un écho permanent de lui-même, se déployant en une perpétuelle anamorphose : la plupart des éléments mentionnés horizontalement dans le texte ' dans la continuité des histoires qui se relaient tour à tour ' forment en même temps une strate verticale, selon le principe du mille-feuilles, faisant les plans contextuels et intertextuels se répondre à l'infini. Ainsi, lorsque Dietlev ingurgite la drogue du chaman, son esprit halluciné produit la vision d'un « délire de Piranèse, une tumeur d'architectures proliférant sans cesse ». Géométrie que l'on retrouve dans la structure mentale de Moéma : « Ce soupçon permanent, cette manière de ne jamais prendre les choses au pied de la lettre, d'y suspecter d'autres niveaux de compréhension ! Lorsqu'on ouvrait une porte, il y en avait une autre, et puis une autre, un infini de portes qui repoussait toujours plus loin la sereine correspondance d'un être avec son nom. » Mais c'est sans doute la jungle dans laquelle les géologues progressent difficilement qui témoigne le mieux de ce caractère gigogne, une jungle qui en paraît plusieurs, « emboîtées à l'infini au c?ur même de la jungle », « un humus élastique et odorant, d'où la végétation sitôt rendue à la terre surgissait à nouveau, plus forte, plus dense de sa propre décomposition ». L'enchevêtrement et l'exubérance sont ici la métaphore idéale du tissu romanesque, la richesse de la langue de Blas de Roblès étant à l'image de celle du végétal, habité de mille manières, prenant mille formes. Aussi le lecteur n'est-il pas étonné de trouver, parmi les dernières notes d'Eléazard, cette formule de Kircher : « il n'existe pas de monstre sous la forme duquel tu ne peux pas te voir avec un miroir de cette sorte combinant des surfaces planes et courbes ». Là semble résider la clef de la fascination que suscite ce roman, à l'instar de celle éprouvée par von Wogau : « Qu'ai-je aimé chez Kircher, sinon ce qui le fascinait lui-même : la bigarrure du monde, son infinie capacité à produire des fables. » Il suffit, dans cette dernière phrase, de remplacer « Kircher » par « Blas de Roblès » pour, en un mot, conclure. Parce que Là où les tigres sont chez eux est une ?uvre dont la profondeur, l'érudition, la drôlerie et la singularité forment un monde à part entière, dans la lignée du réalisme magique cher à la littérature sud-américaine ' on pense notamment au 2666 (Christian Bourgois, 2008) du Chilien Roberto Bolaño, autre roman-somme ', Jean-Marie Blas de Roblès signe une partition magistrale, d'un parfait équilibre entre variation et unité.

Julia Curiel