Tout d'abord, trois premiers romans :

Festino ! Festino ! d'Elodie Issartel aux Editions Léo Scheer, Pourquoi pas le silence de Blanche de Richemont aux Editions Fayard, Marilou sous la neige d'Angie David aux Editions Léo Scheer.

Puis trois autres romans écrits eux aussi par des femmes, mais celles-ci ne sont pas des débutantes, ce sont des auteurs qui jouissent déjà d'une grande notoriété :

Le Marché des amants de Christine Angot au Seuil, Les Obscures de Chantal Chawaf aux Editions des Femmes, Le Chemin des sortilèges de Nathalie Rheims chez Léo Scheer.

Trois romans écrits par des hommes, eux aussi écrivains notoires :

Ce que nous avons eu de meilleur par Jean-Pierre Enthoven aux Editions Grasset, Les Pieds dans l'eau de Benoît Duteurtre aux Editions Gallimard et, chez le même éditeur, Le Silence de Mahomet par Salim Bachi.

Last but not least, un récit :

Troublé de l'éveil par Emmanuel Pierrat aux Editions Fayard.

N'ayant reçu que ces neuf ouvrages, j'ai pu les lire paisiblement, la plume à la main, ce qui n'est assurément pas le cas des journalistes littéraires et des membres de jurys dito qui, eux, entre le 10 juillet et le 20 ao?t, en auront reçu six cents minimum.

Mes lecteurs le savent, je ne crois pas au hasard, je crois au destin. Dans la préface à la deuxième édition du Défi, j'évoque les livres « qui finissent toujours par rencontrer celles et ceux auxquels ils sont destinés ». Eh bien, si j'ai reçu ces neuf livres, c'est, j'en ai la conviction, parce que leurs auteurs pressentaient qu'ils parleraient à mon ?me, qu'ils auraient en moi un lecteur attentif et complice ; parce que, sur les milles livres de la rentrée, c'était ceux-là que je devais lire, et eux seuls.

Cioran et moi, inguérissables insomniaques, lorsque nous parlions de nos nuits blanches, nous nous corroborions au réciproque en professant que cette infirmité faisait de nous des types dans le genre de Jules César, le plus célèbre d'entre nous. C'est à cela que sert l'histoire : à nous dorer la pilule dans les épreuves de la vie. Sujet aux coliques néphrétiques, je me console en songeant à ceux qui, avant moi, endurèrent les mêmes maux : d'Epicure à Chénier, de Montaigne à Byron, la liste est longue, j'y suis en excellente compagnie. Lorsque la police sonne chez moi à l'heure du laitier, il me suffit de penser à Casanova et c'est avec un sourire sur les lèvres que j'ouvre la porte aux argousins. C'est dire que le récit d'Emmanuel Pierrat sur ses insomnies sans bornes m'a ensemble captivé et amusé. Je n'ai qu'un seul regret : que mon cher Cioran ne soit plus parmi nous. Il nous aurait invités, Pierrat et moi, à dîner (ah ! les bons petits plats de Simone Boué !), nous aurions vidé quelques bouteilles de son excellente cave de bordeaux (Cioran était un sybarite, amateur de jolies femmes et de bons vins), puis, tous les trois, nous aurions fait une promenade nocturne dans les rues désertes du quartier Latin, sous l'?il ironique d'Hypnos, fils de la Nuit et de l'Erèbe, frère jumeau de Thanatosâ?¦

Des romans que j'ai lus, celui dont je me sens le plus proche est Ce que nous avons eu de meilleur de Jean-Paul Enthoven. Nous sommes, lui et moi, très différents : Enthoven est inséré dans la société, dans le milieu littéraire ; il a un bureau, des responsabilités ; c'est un père de famille, un éditeur respecté. Moi, je ne suis rien de tout cela. Je suis un homme seul, je suis un irresponsable, je suis peu respecté (et, je l'admets volontiers, peu respectable). Pourtant, lisant Ce que nous avons eu de meilleur, j'ai été sensible non seulement à la beauté de l'écriture, à la justesse des métaphores, mais aussi à un mixte de mélancolie désabusée et d'amour gourmand de l'existence où je me suis reconnu. C'est un roman sur l'essentiel : l'amour, l'amitié (le superbe personnage de Lewis), le temps qui passe, les fugaces instants de bonheur, bref un roman sur la gr?ce, au sens profane et divin du terme.

Evoquant l'acteur Maurice Ronet, le protagoniste d'Ascenseur pour l'échafaud et de Feu follet, Enthoven écrit : « Moi, dans mes moments-Ronetâ?¦ » Disons pour faire court que, moi, j'ai mes moments-Enthoven.

Selon que je le sens, Ce que nous avons de meilleur est, comme l'indique son titre, le meilleur livre d'Enthoven. Une amie commune me dit avoir préféré Aurore, mais moi j'ai le sentiment que dans ce dernier livre Enthoven progresse, qu'il y atteint à la pleine possession de son art.

J'en dirai autant des Pieds dans l'eau de Benoît Duteurtre. J'adore les romans rigolos de Duteurtre, les récits où il donne libre cours à son côté Jacques Tati. On retrouve certes Jacques Tati, celui des Vacances de Monsieur Hulot, dans certaines descriptions de vacances balnéaires, mais Les Pieds dans l'eau est aussi l'histoire de quatre générations de bourgeois français, peut-être le livre le plus grave, le plus ambitieux de Duteurtre. Si j'étais académicien, je lui donnerais le grand prix du roman.

Au jeu des « si j'étaisâ?¦ », je dirais semblablement que si j'étais un juré du prix Médicis, je voterais sans hésiter pour Les Obscures de Chantal Chawaf. La maîtrise de son l'écriture, la richesse coruscante de son vocabulaire auraient enchanté Flaubert, et, lisant Les Obscures, j'ai souvent pensé à Salammbô, association qui paraîtra bizarre à beaucoup, vu que l'intrigue très moderne de Chantal Chawaf n'a rien à voir avec le roman historique de notre bon maître de Croisset. Je maintiens Flaubert à cause de la rigueur, du souci de la perfection, du souffle, de la sonorité, de la beauté de la langue. Et je maintiens le prix Médicis parce que Les Obscures n'est pas un roman facile ; que pour toutes les raisons dites ci-devant c'est à un tel jury qu'il appartient de le défendre, de le faire connaître au public lettré.

Mes lecteurs savent combien j'avais aimé Le Rêve de Balthus et Journal intime de Nathalie Rheims. Cet été, alors que je traversais de gros soucis de santé et une grande détresse morale, j'ai lu son nouveau roman, Le Chemin des sortilèges, et cette lecture a eu sur ma complexion un effet roboratif. Un conte de fées, disent certains. Oui, si l'on veut, et, le lisant, j'ai moi-même souvent pensé à Alice au pays des merveilles. Nathalie Rheims a d'ailleurs, et pas seulement dans ce livre, un indiscutable côté Alice et l'on pourrait s'amuser, scrutant son cercle intime, à deviner qui est le lapin, qui est le chat, qui est le loir, qui est la duchesse. Toutefois, un cinéphile pourrait également songer à La Nuit du chasseur de Charles Laughton. L'univers de Nathalie Rheims charme, mais il peut aussi effrayer, et cette dimension onirique, fantastique qui nous fait sans cesse osciller entre le rêve et la réalité est la marque de fabrique de l'énigmatique Nathalie, sa signature.

J'avais beaucoup aimé Autoportrait avec Grenade, le récit que Salim Bachi a publié au Rocher dans la collection dirigée par Christian Giudicelli ; et aussi la première partie de son roman Tuez-les tous, paru chez Gallimard. Dans Le Silence de Mahomet, Salim Bachi ose avec Mahomet ce que Nikos Kazantzaki avait dans La Dernière Tentation osé avec le Christ : en faire un personnage de roman. Certains chrétiens, tant orthodoxes que catholiques, avaient accueilli de manière imbécile le magnifique roman de Kazantzaki. Je forme le v? que les mahométans, qu'ils soient chiites ou sunnites, témoignent plus d'intelligence lorsqu'ils liront celui de Bachi. J'écris « lorsqu'ils liront », parce que trop souvent nos zoïles n'attendent pas de nous avoir lus pour nous insulter ou nous condamner. Je suis certain que la plupart des connards hystériques qui manifestèrent contre le roman de Kazantzaki, puis contre le film qu'en tira Martin Scorsese, n'avaient ni lu le roman ni vu le film. Que le Ciel préserve Le Silence de Mahomet de semblables mésaventures.

L'attachée de presse d'Angie David et d'Elodie Issartel (qui est aussi la mienne pour les deux livres que j'ai chez Léo Scheer) m'a recommandé de ne rien écrire sur Marilou sous la neige et Festino ! Festino !, vu qu'ils ne sont pas encore parus. Anne Procureur a raison : il ne faut parler des livres que lorsque le lecteur, accroché par tel ou tel éloge, entre dans une librairie et, réclamant le livre en question, l'obtient aussitôt. Si la vendeuse est contrainte de lui répondre : « Désolée, cher monsieur, mais ce livre ne sort que dans trois semaines », c'est r?pé, car dans trois semaines ledit lecteur aura autre chose en tête et ne retournera pas dans la librairie. C'est, soit dit par parenthèse, ce que j'ai récemment tenté d'expliquer à une fidèle lectrice, passionnée d'Internet, qui voulait déjà lancer dans son blog une discussion sur Vous avez dit métèque ? C'e?t été un coup d'épée dans l'eau.

Bref, je ne vous raconterai ni le premier roman d'Elodie Issartel, ni celui d'Angie David, ni d'ailleurs celui de Blanche de Richemont, Pourquoi pas le silence. Ce que je puis dire, c'est que tous les trois révèlent un tempérament et des dons d'écrivain.

Issartel et Richemont partent un peu dans tous les sens, leurs romans sont semblables à des fusées au trajet chaotique, l'intrigue est parfois difficile à suivre, mais ces deux débutantes font preuve d'une telle santé, d'un tel amour des mots, d'un tel humour, que je les ai lues avec une constante jubilation.

En ce qui regarde Angie David, motus et bouche cousue. Je dirai néanmoins ceci : j'ai tant décrit les jeunes filles, analysé ce qu'elle attendent de la vie, de l'amour, de l'homme qu'elles aiment, j'ai tant écrit sur le malentendu fondamental qui existe entre les deux sexes, sur la perpétuelle insatisfaction féminine, sur la fatale, mortifère inaptitude des femmes au Carpe diem, que je suis toujours heureux d'observer le champ de bataille à travers la lorgnette de l'ennemi, de découvrir comment, lui, il voit les choses. Ce saut dans le camp adverse, Journal intime de Nathalie Rheims m'en avait donné la possibilité l'année dernière ; et à présent Marilou sous la neige.

A présent aussi, Le Marché des amants de Christine Angot. Il est de bon ton dans le milieu littéraire de ricaner de Christine Angot, de la tourner en dérision. C'est un exercice où Paris, ville frivole, méchante et envieuse, excelle. N'en déplaise aux ricaneurs, Christine Angot est un écrivain. Que parfois elle écrive trop vite, qu'elle laisse passer des négligences de style, des erreurs de syntaxe qu'elle n'aurait eu aucune difficulté à corriger si elle avait relu encore une ou deux fois son manuscrit avant de le remettre à l'éditeur, c'est clair ; mais il n'est pas moins clair que dans son ?uvre en général, et en particulier dans Le Marché des amants, il y a des pages d'une très grande beauté. Pour ma part, j'aime beaucoup cette prose à la fois piaffante et lyrique, cette voix musicale et heurtée. Cela me touche, cela m'émeut. Ce que j'aime aussi beaucoup, c'est le regard que porte l'amoureuse protagoniste du Marché des amants sur les hommes. Ce qui caractérise les hommes dans leur vie érotique, c'est, je l'ai souvent écrit, l'égoïsme et la l?cheté. L'héroïne d'Angot se bat pendant plus de trois cents pages contre cette l?cheté, contre cet égoïsme, avec la lucidité d'une femme intelligente, avec la naïveté et la faiblesse d'une femme amoureuse. Et le portrait qu'elle trace du principal personnage masculin de cette histoire est prodigieux d'acuité, de vérité, ensemble implacable et tendre. Pour prétendre (je l'ai lu sous la plume d'une journaliste) que le nouveau roman d'Angot est « sans intérêt » (sic), il faut véritablement n'avoir pas la moindre idée de ce qu'est l'amour, pas la moindre idée de ce qu'est la littérature.

Chers internautes, éteignez vos ordinateurs et lisez les neuf livres que j'évoque ci-devant. Et puis, à partir du 23 octobre prochain, faites le siège de vos librairies pour y acheter Vous avez dit métèque ? Cela mettra du beurre dans les épinards de votre archange préféré.