Jean Mattern, Les Bains de Kiraly, Sabine Wespieser, 144 pages, 17 euros

« Comment vivre, lorsque la poussière et la mort s'infiltrent dans nos nuits ? » Comment Gabriel pourrait-il respirer, alors qu'il ne sait pas de quel passé il est issu ? Son existence est restée figée le jour de la mort de sa s?ur dans un accident de la route. Il avait 10 ans. Depuis, il vit, en apparence, dans l'éclat de rire de sa femme Laura. En fait, il survit dans les mots des autres.
Jean Mattern travaille dans l'édition. É 43 ans, il signe son premier roman. Un récit douloureux et tendu, une confession libératrice, comme un voile qui se déchire sur un passé muré, bétonné, nié. Il y a donc cette s?ur aînée, fauchée par un chauffard ivre, dont l'absence va figer toute l'existence familiale. Les parents, peu diserts déjà sur leurs origines hongroises, s'enferment dans le deuil envahissant. Tout tourne autour de l'absente, de ce drame qui, en dépit du discours, reste indépassable. « Dieu a donné, Dieu a repris. » Le fatalisme atavique ne dégage pas le petit frère de cette obsession : la s?ur Marianne, omniprésente, confisque toute parole, empêche tout envol. Gabriel, avec brio et sans passion, se réfugie dans la parole des autres. Voué au silence, il investit les mots d'autrui. Il devient traducteur, quitte Bar-sur-Aube, s'installe à Londresâ?¦ « Pendant longtemps, parler anglais m'autorisait à croire que les événements de mon passé résisteraient à la traduction. Qu'ils s'effaceraient de ma mémoire. »
Entrera-t-il jamais dans l'?ge adulte ? Gabriel connaît malgré tout deux rencontres décisives : la parole libre de son ami Léo, et le rire cristallin de son épouse. Deux êtres qui entrouvrent la porte d'un bonheur possible. « Certaines personnes qui passent dans notre vie sont comme les déclinaisons d'une nouvelle langue que nous apprenons. Elles nous familiarisent avec une grammaire, elles nous enseignent les premières phrases simples d'un nouvel idiome. » Il y a d'abord Léo, l'ami frère, qui a aussi traversé le deuil d'une s?ur. Mais lui trouve les mots pour dire l'extrême solitude, la blessure béante, et l'envie de vivre, malgré tout. Il y a ensuite Laura, au charme fou : « Je m'étais convaincu que mon amour pour Laura suffirait pour remplir les blancs d'une histoire que je ne voulais pas me raconter moi-même. » En effet, le bonheur est à portée de main. Et l'annonce d'une naissance devrait tourner Gabriel vers l'avenirâ?¦ Las ! « Quand on existe si peu, quand on ne sait pas comment être ni mari, ni ami, comment pourrait-on devenir père ? »
Il fuit, Gabriel, il s'enfuit, abandonne femme et enfant à naître. Il se perd dans le travail, cherche ses mots, laisse le temps filer, les jours défiler : « Le temps ne résout rien. Il creuse, il aggrave, il accentue. » Ce n'est qu'à Budapest, là où se sont perdues les racines familiales, qu'il plonge au c?ur de son histoire, de sa mémoire. Les bains de Kiraly sont une source nourricière, un bain de jouvence : Gabriel retrouve la parole, tout au moins, se jette dans cette confession sans fard, explore l'enfance et l'ascendance. Son existence errante le mène alors jusqu'à une synagogue londonienne. Les mots reprennent sens au rythme du chant des origines.
Il y a urgence, mais rien ne presse : les mots dénouent avec patience la vie oubliée trop longtemps, laissée en jachère. En narrant le destin perdu de son personnage, Jean Mattern manie une humanité friable. Les sentiments fragiles transpirent de cette douleur d'exister tellement contemporaine. L'écriture est ciselée, pudique. Le ton confidentiel rejoint le lecteur dans ce que la blessure peut avoir d'universel. Un premier roman dense et profond, traversé de lumière.

Christophe Henning