Georges Flipo, Qui comme Ulysse, Anne Carrière, 253 pages, 17 euros

Le voyage d'Ulysse, c'est une errance de vingt ans ' longue initiation ', ce sont les sirènes aux chants enchanteurs, le cyclope Polyphème, la nymphe Calypso, la magicienne Circéâ?¦ Quel rapport avec les personnages de ces quatorze nouvelles ? Ici, pas d'aventures grandioses, de récits fantastiques ou de personnages mythiques. Mais, comme dans L'Odyssée, le voyage est raconté à travers les épisodes qui le composent : conversations, rencontres, instants, menus événements. Surtout, le thème du voyage est décliné à l'infini : voyage d'affaire, dernier voyage, voyage à l'envers, voyage imaginaire, voyage source d'inspiration, voyage organisé, exil, voyage spirituel, cyber-voyage, voyage aux sports d'hiver, voyage dont on ne revient pas. En fin de compte, ce n'est même pas le voyage qui est raconté, mais des morceaux de voyage : un départ, une arrivée, un séjour, un retour.
Dans « Nocturne », c'est à qui aura pris le plus de photos, à qui aura le plus de pittoresque à ramener d'Inde. Monsieur Dupont est agacé lorsque sa femme s'attriste devant tant de misère. C'est vrai, quoi, la misère après tout, ils sont venus pour ça. C'est comme aller à Abou Dhabi et se plaindre du désert, ça n'a pas de sens. Dans « La marche dans le désert », Raoul Danville ' « Raoul Danville, nappes, serviettes et accessoires de tables, pour que les fêtes soient inoubliables » ', petit chef d'entreprise en quête de nouvelles méthodes de management, décide d'organiser un séminaire dans le désert tunisien. Dans le package : danseuses du ventre, chakchouka épicée, lampes frontales, GPS, délocalisation et un rachat de la marque par un groupe hollandais. « La route de la soie » est un récit de voyage, sur le blog de Joseph. Peu importe où l'on part, du moment que l'on peut en raconter quelque choseâ?¦ Le tout oscille entre les constats topographiques à la Bougainville, le romantisme de Gérard de Nerval et les bonnes astuces style Routard.
Ces nouvelles prennent leur temps, parfois restent suspendues, s'arrêtent sur un détail. Si bien que l'on a parfois l'impression d'une berceuse. L'ambiance est feutrée, le rythme lancinant. Le même thème revient de nouvelle en nouvelle, tel un leitmotiv, mais avec un autre décor, une autre ambiance, d'autres personnages. Georges Flipo joue avec les espaces paradoxaux des voyages. Il nous balance entre de grandes évasions et des destinations proches. Mais c'est lorsqu'il nous emmène le plus loin géographiquement qu'il parvient le mieux à créer un espace confiné à l'intérieur de la nouvelle. Le paradoxe tient donc du jeu entre l'espace ténu de la scène qu'il raconte, et le grand large des voyages dans lesquels il les inscrit. Ou inversement : un voyage presque sur place donne lieu à un imaginaire débordant. Comme dans toute nouvelle, la résolution est primordiale, et l'auteur manie cet exercice avec talent. La fin est toujours surprenante, inattendue, déconcertante. Cependant, parfois, justement, elle est amenée de manière trop fabriquée. On a alors l'impression que la nouvelle n'a été écrite que pour raconter cette fin ; que le voyage n'a été fait que pour pouvoir en faire le récit à son retour. Quoi qu'il en soit, le plaisir n'en est en rien altéré.
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage »â?¦ Le point commun entre le voyage d'Ulysse et ces quatorze nouvelles réside dans ce sentiment d'accompli, cette quête personnelle, cette fin heureuse, quoi qu'il arrive. Quant à nous, nous avons passé un bon moment, nous avons été pris dans l'enchaînement des récits comme s'ils n'en formaient qu'un. Le livre parvient à nous emmener dans chacun des lieux qu'il évoque, c'est donc une évasion réussie.

Marion Prigent