Julie Wolkenstein, L'Excuse, P.O.L, 352 pages, 20 euros

Le récit se situe aux États-Unis, sur la côte Ouest, San Francisco, dans une belle villa ambiance victorienne. Une lumière éclatante recouvre L'Excuse, avant que n'apparaisse l'influence principale. Henry James, The Portrait Of A Lady (1881). La littérature américaine classique, tournée vers la vieille Europe. La narratrice est française, et ce n'est pas Faulkner que nous croiserons ici ' comme on pourrait le croire au début du livre ', mais plutôt Jane Austen ou Agatha Christie. Julie Wolkenstein utilise plusieurs règles du roman policier littéraire, pour mettre en abyme son personnage principal, Lise, la narratrice, au c?ur des rouages ambivalents de la littérature comparée. Le jeu de tarots, la réplique d'un livre dans la vie, la fiction du réel, le contrôle de ce dernier par l'invention d'un jeu littéraire à multiples pistes ou encore le manuscrit caché, qui n'est là que pour raconter le roman en train de s'écrire.

Lise hérite la maison de son riche cousin américain, Nick, dont elle était très proche jeune femme, il y a longtemps si l'on remarque les descriptions un peu sévères qu'elle donne de son corps. Ils jouaient beaucoup, avec leur ami/amant, Charles, aux tarots ' passion juvénile ou au contraire complètement dépassée. L'autre jeu, très kh?gne à Fénelon (la traduction exacte de moreover, par exemple : est-ce d'ailleurs ou en outre ?), auquel Lise était imbattable : « mon petit numéro de jeune fille savante et libérée ». On teste les connaissances de l'autre. Mais aujourd'hui, c'est Nick, depuis sa mort, qui tient les ficelles : il a organisé pour sa chère Lise un jeu littéraire gr?ce à un manuscrit, Déjà-vu, caché dans une des trois boîtes qu'il lui a destinées. C'est un texte comparatif au sens où Nick lui explique qu'il a régenté sa vie de manière à la faire correspondre trait pour trait au récit de Portrait de femme. Au départ, il avait deviné les coïncidences entre le parcours de Lise et celui de l'héroïne du roman, Isabel, puis il n'a pas voulu que le destin soit contrarié. S'il avait laissé faire la vie, la comparaison pouvait être annulée à n'importe quel moment. Une variante. Entre les mailles du filet, Lise va se prendre au jeu et suivre, pas à pas, les indications et devinettes que lui pose Nick.

Elle comprend qu'il s'agit, en miroir de Portrait de femme, du « roman de (son) existence ». « Ta vie répète exactement un canevas imaginaire conçu un siècle plus tôt », affirme Nick dans son manuscrit en forme de lettre testamentaire. Ce qui a eu lieu et ce qui va se faire, Nick a tout prévu. Au-delà de sa mort. La littérature a pour ambition de maîtriser le réel, mais aussi la prophétie. Ce qui est et sera. En même temps. Lise découvre les secrets de son ancien amant et ami, mais aussi les siens. Madame Bovary malgré elle, Jane Eyre des temps modernes, Lise se retrouve dans une mystification purement intellectuelle. Est-ce là sa vie ? Sans opposer de résistance, elle consent à suivre les prédictions de Nick, jusque dans le choix de son amant actuel (« le petit », l'un des trois bouts nécessaires à la conclusion d'une partie de tarot, avec le 21 d'atout et l'excuse). Tout est parfaitement ficelé. Nick a bien fait les choses. Lise veut résoudre l'énigme. Elle nous emporte avec elle sur cette côte Ouest du Pacifique (à l'Est, si l'on se place du point de vue de l'Océanie). Un lyrisme à la Autant en emporte le vent ? Livre également cité dans cette partie littéraire qui se joue sur plusieurs niveaux : celui du narrateur à l'intérieur de sa propre histoire, celui de la fiction et du réel, de la fiction dans la fiction (écrite, de surcroît, de manière très réaliste et sobre).

Une autre intrigue se déroule, Lise se transforme en Miss Marple : elle ignore certains points (comme sa carrière universitaire) essentiels de son existence. Nick la manipulait-il ? Plus pragmatique, Lise s'exprime dans une langue très actuelle, crue même parfois. La voix de son cousin a l'accent des récits anglais de la fin du XIXe siècle, plongée dans un autre mystère littéraire : le soir où Lord Byron, Percy Bysshe Shelley et sa femme Mary ont évoqué la figure de Frankenstein. C'est pourtant bien Mary Shelley qui en a écrit le roman, le contredire est un argument misogyne. Les choses ne sont pas si simples. Julie Wolkenstein fait la démonstration que les femmes sont d'excellents écrivains, y compris dans le genre très intellectuel du thriller littéraire. La mise en perspective du temps est admirablement démontrée. Dans le détail, on ressent le vent qui souffle sur le front de Lise, l'esprit serein malgré l'imbroglio qui surplombe l'instant précis où la machine se met en marche.

Angie David