J'avais déjà aimé le premier livre de Didier da Silva, Hoffmann à Tôkyô (Naïve, 2007) et j'en avais parlé ainsi dans La Revue Littéraire ' bien avant que je devine qu'il allait m'envoyer son deuxième opus :

J'ai eu à lutter contre quelques a priori pour aborder tranquillement (zen ?) ce livre de Didier Da Silva. Car je devrais appliquer le précepte qui consiste à ne jamais, jamais lire l'argumentaire fourni avec le livre avant de lire le livre lui-même. En effet ' et c'est de bonne guerre, à la guerre comme à la guerre et l'on sait combien cette guerre est virulente dans une rentrée littéraire ' les proses commerciales aiment les comparaisons qui sont l'anti-thèse même de la littérature(1) . Par exemple, dans le cas présent, outre la captatio benevolentiae qu'on tente d'opérer (l'auteur et son amoureux ayant « deux chats, huit poissons et trente-trois plantes vertes » ' et je ne dit pas ça parce que je n'ai qu'un chat, aucun poisson ' mis à part dans le congélateur ' et que j'oublie systématiquement d'arroser les pots du balcon), je n'estime pas que ce premier roman unisse Lost in Translation de Sofia Coppola (film que j'ai par ailleurs apprécié) « et jardin zen » ' je cite. Ceci dit, j'abandonne mon masque bougon de Jean-Pierre Coffe de la littérature en jupons ' après régime, tout de même ' pour parler vraiment du livre. Qui est un premier roman à tirer du magma des quelques centaines de livres déboulant à l'automne. De surcroît, cette ouverture ' développant un énervement assez général sur l'enrobage des produits littéraires ' ne saurait vraiment vous intéresser, ô lecteur, puisqu'on vous l'épargne, l'argumentaire, lucky you. Vous ne lirez, en quatrième de couverture, que le subtil : « Il considéra son ?me. Elle avait disparu. D'aise, il soupira. »

Le héros français de ce voyage au Japon s'appelle E.T.A. Hoffmann, comme le poète. Mais heureusement, on l'appelle Ernest et pas Amadeus. Ce qui aurait amplement justifié la dépression profonde qui l'accable et le pousse à partir sur un coup de tête. Plus exactement, un déclic. La voix d'une jeune chanteuse japonaise jouant d'un instrument traditionnel, une voix qui parvient à étouffer ses angoisses et à alléger son quotidien, et qui lui laisse à penser que son pays, le Japon, fournira peut-être une clef pour sortir du carcan de sa vie. Il faut préciser qu'Ernest est musicien mais n'utilise son art que d'une façon alimentaire qui le satisfait bien peu ' tout comme le poète E.T.A. Hoffmann, musicien, s'adonnait davantage à des commandes et à de la critique musicale qu'à ses propres compositions.

Le décor d'un roman d'initiation est planté. E.T.A. Hoffmann, personnalité rêveuse (« peu me chaut la réalité ») dépressif typique du siècle, obsédé par les angoisses de son banquier en costume Célio, musicien complexé, part à l'autre bout du monde, après un éveil musical inattendu, pour se découvrir. Rentrera-t-il plus grand, plus fort, le regard clair, compositeur, vainqueur ? On ne dissipera pas un suspens intolérable en révélant que non. Car l'écriture de Didier Da Silva se développe dans les effets tenus et les minutieuses descriptions, en tableaux, de cartes postales japonaises.

La sensation de l'étranger qui allège, sans résoudre. Les clins d'?il au modèle du personnage, le poète E.T.A. Hoffmann (auteur du Chat Murr), par exemple à travers la présence de chats traversant le décor, la volonté de laisser des espaces de rêves (le mont Fuji) et de fascination. L'absence de rencontre réelle, tout glisse, en surface, sur le corps du visiteur. (Si on y tenait, on pourrait davantage évoquer Sans Soleil de Chris Marker que le film de Sofia Coppola en la matière.) La vision de la France, après recul, comme tout petit pays-musée, étouffant. Tout petit pays-musée étouffant mais son pays, quand même, malgré tout.

L'écriture de l'auteur est à la fois simple et précise, en prise directe avec son époque et tissant un je-ne-sais-quoi de délicieusement obsolète, parfois. Les scènes se succèdent comment on feuillette un album de photographies de voyage. Chromatiquement, cela pourrait se traduire par des nuances vert d'eau, vieux rose. Des pastels non réalistes et néanmoins ancrés dans une certaine réalité exotique. Son roman d'initiation est déceptif ? Tant mieux. S'il s'émerveille, s'attendrit, il ne se nourrit pas d'illusions. Les vieux démons peuvent prendre des vacances, porter des tee-shirts colorés avec idéogrammes mais pas disparaître d'un coup d'Airbus. Il faudra d'autres livres à E.T.A. Hoffmann pour écrire son premier album, profiter d'une aube parisienne et vivre un éveil sans assaut d'angoisses. S'il y parvient un jour. Ce qui compte, ici, ce sont les potentialités, les chemins ouverts et pas les réponses, ni les résolutions. On attend donc la suite avec impatience.

(1) Cf. un très beau livre d'Emmanuel Hocquard à ce sujet : Tout le monde se ressemble (POL).