Le livre de Morad EL HATTAB et Philippe JUMEL : La finance mondiale : tout va exploser que vous venons de publier, connaît un grand succès en librairie, il rencontre une curiosité, un véritable besoin de comprendre et touche un public qui déborde largement le cercle des experts en économie. Les libraires l'ont tout de suite compris et soutenu ce livre.

Du côté des media, c'est une autre affaire : il est impossible d'ouvrir un journal, d'écouter un instant une radio, de jeter un coup d'oeil sur la télévision, sans tomber sur un florilège d'articles et d'émissions où défilent..."les mêmes"... tous ceux qui n'ont rien vu venir à longueur d'années...et qui viennent aujourd'hui nous expliquer que ..."rien du tout", circulez, y a rien à voir!

Ce sont à peu près les mêmes que ceux que j'évoque dans ma petite Bio (que je fréquentais dans les années 70) et qui, depuis, n'ont pas changé d'un chouya. Les références, les modèles, les théories... tout-pareil; résultat, le discours : tout-pareil aussi.

Pour reprendre les interrogations de Lénine : "Que faire ?". Je me suis dit : soyons pragmatiques : les medias ne veulent pas parler du livre parce qu'il dit une chose qu'on n'a pas (pour le moment) le droit de dire : "Tout va exploser", alors que leur rôle collectif, qui inclue celui des exécutifs, est de convaincre que "rien de va exploser", que le système va tenir, et que, justement, la principale condition pour qu'il tienne, c'est que, surtout, les gens ne croient pas que "Tout va exploser". C'est la fameuse question de la "Confiance" qui fait l'objet de tous les sondages et d'une observation microscopique. Donc, pas grand chose à faire de ce côté là.

Donc voici, pour le Net, sur le blog des ELS le début du feuilleton LAKRIZ ! (Scénario et dialogue Morad EL HATTAB & Philippe JUMEL). Premier épisode :

I. CE QU'ON NE VOUS DIT PAS.

(1) La crise bancaire actuelle reste d'abord une crise de liquidités.

Le système bancaire, y compris français, a prêté de l'ordre de 20 à 40 % de plus que ses dépôts (soit 120 à 140 % de ses dépôts).
Ces 20 à 40% ont été financés surtout par l'émission de titres de crédits à 3 ans sur les marchés, surtout lors des années 2005, 2006 et les deux premiers trimestres de 2007.
Or depuis ao?t 2007, les institutions sur le marché n'achètent plus de titres émis par les banques. Les banques sont donc obligées de rembourser les titres à 3 ans à leurs échéances de 2008, 2009 et 2010.
Il en résulte des besoins incessants en liquidités tels qu'en réalité la thésaurisation (ou le stockage) de liquidités est devenue la simple priorité.
Les aides d'Etats ou des banques centrales (les actifs, donc les prêts au système financier de la Federal Reserve sont passés entre mars 2008 et octobre 2008 de 867 à plus de 2500 milliards de $) passent au désendettement des banques, c'est-à-dire au remboursement des titres de crédit à 3 ans émis de 2005 à 2008.
L'arrêt des achats d'actifs (investissements) financiers sur les marchés a aussi entraîné une forte baisse de la valeur de ces actifs. Les fonds financiers, notamment les « Hedge funds » (fonds de spéculation financés à 15-20 % par souscription et le reste par l'emprunt), et en fait les banques, liquident les actifs qu'ils peuvent, or les acheteurs sont rares et exigeants.
C'est pourquoi même les meilleurs actifs ont baissé à 60-65% de la valeur d'émission, pour les moins bons actifs, la valeur est tombée à 20% du prix d'émission soit 80% de pertes sur l'investissement initial.
Les actifs détenus par les banques sont donc soit liquidés à perte, soit conservés dans l'espoir qu'ils pourront être amortis (remboursements progressifs).

La crise bancaire comprend donc deux éléments :

- La nécessité de refinancer les 20 à 40% d'actifs financés par des t?ches de crédit dont les échéances s'étalent en 2005 et 2010.

- La baisse des actifs financiers entraîne pour les banques des pertes que d'ailleurs elles essayent de comptabiliser le moins possible mais dans ce dernier cas elles sont tenues de conserver les actifs donc de les financer.

C'est pourquoi le système bancaire restera obsédé par la thésaurisation sous forme de liquidités de ses revenus au moins lors des années 2009 et 2010, elles n'ont donc guère de capacités de faire crédit.

(2) La seconde phase de la crise : de la crise financière à la crise de l'économie réelle.

La crise financière a formellement débuté le 09 ao?t 2007 lorsque les institutions financières ont, sur les marchés, cessé d'acheter les titres de crédits émis par les banques et par leurs fonds divers.
Depuis, les banques, qui avaient prêté plus que leurs dépôts sont contraintes de se désendetter et ce jusque au moins l'année 2010.
La disparition des acheteurs a entraîné dès janvier-mars 2008 une baisse sévère des actifs financiers.
Ces deux éléments sont les fondements (les financiers diraient les sous-jacents) de l'actuelle crise financière.
Depuis septembre 2008, la crise financière s'étend à l'économie réelle.

Tout d'abord, la faillite de Lehmann Brothers, le 15 septembre 2008, a entraîné les mêmes effets psychologiques que la faillite, le 09 novembre 1930, de la "Bank of United States". Les faillites de banques célèbres entraînent toujours des effets psychologiques.
Après le sauvetage de Bear Stearns, toute la planète finance était convaincue que certes les actionnaires seraient jetés aux requins mais que la Federal Reserve offrirait aux créanciers leurs places désignées sur les canots de sauvetage !
Or, la faillite de Lehmann Brothers rappelle l'importance du "risque de contrepartie", en effet toute créance sur une contrepartie qui part le ventre en l'air, part aussi le ventre en l'airâ?¦
Cette fois-ci, même les banques n'ont plus confiance entre elles, or qui connaît mieux les banques que les banquiers ?
Ainsi s'explique le passage à la deuxième de la crise financière, la crise financière s'étend alors à l'économie réelle.
A partir de septembre 2008, les marchés refusent cette fois d'acquérir des titres de crédit de sociétés industrielles, y compris les billets commerciaux à court terme (souvent 90 jours).
Les marchés refusent aussi d'acquérir des obligations (emprunts à long terme) émises par les sociétés industrielles ou alors de façon exceptionnelle et très chère.
Ce passage à la deuxième phase de la crise financière a également amené les banques à réduire leurs crédits y compris les entreprises (les banques sont elles-mêmes à court de liquidités face à des échéances de dettes qui tombent au cours de l'année 2009).
La réduction des crédits, y compris à court terme aux entreprises, transfère aux entreprises elles-mêmes la crise des liquidités. Elles doivent à leur tour rechercher en priorité la reconstitution de leurs liquidités.
L'un des aspects de la crise financière, à savoir la crise immobilière entraîne aussi des effets directs sur l'économie réelle, en particulier dans les secteurs de la construction, et aussi des agences immobilières.
Rien qu'en France, les mises en chantier de logement baissent de 500000 à 300000 logements par an. La situation est bien s?ur plus grave aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et en Irlande, patrie des subprimes, mais aussi en Espagne, avec de 600000 à 1000000 de logements vacantsâ?¦
Mais la crise s'étend dans de nombreux autres secteurs : selon les pays, les immatriculations d'automobiles baissent de 20% (France), à 27% (Corée) ou à plus de 30% (Japon). Devenus craintifs, les ménages épargnent et reportent leurs dépenses lourdes.
Rappelons qu'en France, l'automobile et ses sous-traitants d'équipements automobiles représentent plus de 10% du PIB.
Or en 1930, la crise financière est devenue économique à partir des secteurs de la construction immobilière et de l'automobile.
Aujourd'hui, la crise touche aussi la production des microprocesseurs INTEL et AMD, enregistrant une baisse de plus de 15% de la demande de processeurs.
De telles baisses sont inédites depuis la crise de 1930, « Sire, ce n'est plus une récession, c'est une crise » pourrait-on répondre au digne successeur de Louis XVIâ?¦
Aux Etats-Unis, la crise gagne la Silicon Valley, siège de l'avenir scientifique de l'Amérique.
Les entreprises du domaine des technologies de l'information (internet ; informatique) ont conservé dans leurs mémoires le souvenir de la crise internet de 2001. Dès à présent, elles débauchent massivement, avec des réductions du nombre des salariés de 40% et elles ont thésaurisé (stocké) assez de liquide pour couvrir plus d'une année de leurs activités futures.
Plus jeunes, donc plus naïves, les entreprises de biotechnologies n'ont souvent pas stocké les liquidités nécessaires à plus de 6 mois d'activité : leur taux de mortalité promet d'être élevé !

(3) En somme, depuis septembre 2008, la crise spéculative financière est rentrée dans une deuxième phase.

Cette deuxième phase se caractérise donc à la fois par un renouveau de la crise financière :

- Le système bancaire est contraint à un terrible désendettement forcé devant l'impossibilité de ses titres de crédits arrivés à échéance fin 2008, 2009 et au moins la première moitié 2010.

- La crise s'étend à l'économie réelle soit sous la forme d'une conséquence de la crise immobilière avec l'arrêt de la construction soit avec le report des dépenses des ménages surtout dans le secteur de l'automobile.

- Enfin le désendettement forcé des banques arrête le crédit aux entreprises, elles sont donc amenées à tout subordonner à la reconstitution de leurs liquidités, en particulier par l'arrêt des investissements de capacité et des investissements de productivité, et par l'arrêt des embauches dont en France l'effet mécanique « crée » sur un an de 400.000 à 500.000 chômeurs.

La leçon de la crise de 1930 conduit certes les Etats et les banques centrales à soutenir les banques pour éviter les effets explosifs de la crise systémique bancaire, mais à présent les « questions d'après » se posent : il ne suffit pas de sauver le système bancaire, il faut maintenir les crédits aux entreprises et trouver les moyens de remédier aux crises de l'investissement et de l'embauche sans pour autant subventionner les importations chinoises par une relance de la consommation.

II. CE QU'ON NE VOUS DIRA PAS : (VERS LA SUPPRESSION DES CLASSES MOYENNESâ?¦ ET DU POLITIQUE).

Avec la révolution de 1789 a débuté un cycle historique fondé sur la souveraineté de la Nation (en fait le peuple) et la domination des petites classes moyennes (l'équivalent des citoyens dans la Cité antique).

Ce cycle historique a alors imposé la primauté du politique, instrument essentiel de la domination des petites classes moyennes. Ce que Bertrand de Jouvenel appelait la « chambre des machines » c'est-à-dire les moyens de l'Etat, puissance publique et services publics, ont été confisqués par la Nation donc le Politique.

La « révolution » de 1968 a été la remise en cause idéologique du modèle de la suprématie du Politique, maître des Etats puissants.

La déréglementation des années 1980 est une mise en ?uvre de la destruction de la « chambre des machines », c'est-à-dire des pouvoirs d'action des Etats sur les économies.

La déréglementation prend son fondement dans les théories des économistes libéraux du XIXème siècle tels Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, renouvelés par l'Ecole de Vienne avec Joseph Schumpeter, et surtout Friedrich Von Hayek, le maître à penser de la politique d'Alan Greenspan !

Pour eux, l'Etat ne peut que faire le mal, ses réglementations brisent le dynamisme naturel des entrepreneurs, ses impôts sont des ponctions sur l'économie vivante au bénéfice des lobbys organisés en particulier les « insiders » (ou les « nantis » selon Raymond Barre) c'est-à-dire les fonctionnaires (dont plus de la moitié sont des enseignants et du personnel médical).

La déréglementation a pour objet de créer un capitalisme sans Etat dominé par la dynamique de l'entreprise.

Les innovations introduites sur les marchés financiers telles que les « Hedge funds » ou fonds de spéculation ; les « LBO » ou achat d'entreprises à crédit qui de fait transforment les capitaux propres en endettement ; et les « subprimes » destinées à faciliter l'accession à la propriété pour ceux qui n'en ont pas les moyens ; les « CDO » ou paniers de crédit qui cachent les mauvais crédits sous une fine couche de bons crédits, sont pour eux de bonnes innovations. Elles contribuent, selon Alan Greenspan, à la liquidité des marchés. Elles diffusent les risques, et dynamisent les entreprises achetées à crédit.

La déréglementation entraîne bien s?ur le dépérissement de l'Etat donc le dépérissement du Politique devenu simple objet ludique de la com' (la forme la plus sophistiquée du mensonge) !

Dans la pratique, les innovations financières ont suscité une « inflation des actifs », c'est-à-dire des investissements financiers, donc une inflation des fortunes placées en investissements financiers. Aux Etats-Unis, les 1% des plus riches qui bénéficiaient de moins de 10% des revenus dans les années 70 en ont engrangé 24% en 2006 !

La croissance (d'ailleurs courte) qui en a résulté du milieu des années 1990 à 2007 fut ainsi une croissance des seules fortunes. Les revenus des salaires n'ont eux pas augmenté, les classes moyennes ont donc été exclues de la croissance.

Pour accroître leur pouvoir d'achat, les classes moyennes ont reçu à des taux d'intérêt élevés des facilités de crédit, c'est ainsi qu'aux USA le taux d'endettement des ménages passe de 90% du PIB en 1995 à 176% en 2007 !

L'actuelle crise financière est d'abord une crise de désendettement que supportent les ménages. Ils cessent d'acheter et sont souvent étranglés par des prêts immobiliers à taux variable et surtout à deux taux : un taux d'appel réduit sur deux ans et le vrai taux variable et cher aprèsâ?¦

Après avoir été les absentes de la croissance, les classes moyennes deviennent les victimes de la crise d'abord par le crédit puis par le chômage.

Cette évolution commencée après la déréglementation correspond à la création d'une société libérale compétitive.

Déjà une note de Jean-Louis Beffa (alors PDG de Saint Gobain) pour la Fondation Saint Simon prévoyait dès 1995 une société avec 7% de dominants et le reste constitués de dominés soit des exécutants, soit ceux qui ne valent plus la peine d'être exploiter ! Il y aura donc 7% d'Alphas de l'argent et 93% d'Omégas de la misère.

Cette société des 7/93 se crée d'ailleurs aux Etats-Unis et en Angleterre dans le monde de l'éducation et de la culture. Les enfants des 7% d'Alphas ont accès à une éducation privée de haut niveau mais très cher payée (de 40000 à 60000 $ par année d'enseignement secondaire), l'enseignement secondaire d'un bébé Alpha co?te donc plus de 250000 $ à ses heureux parents !

Les 93% d'Omégas ont droit, quant à eux, à un enseignement public de masse au nom de l'égalité des chances !

Dés à présent, les pays anglo-saxons deviennent des pays de double culture, issue de la double éducation, au point que les repères, les raisonnements et le monde intellectuel des Alphas et des Omégas ne sont plus les mêmes.

Bien s?ur, le système s'implante en France : depuis quelques années, même les lycées Henri IV et Saint Louis sont moins bien classés que les meilleurs lycées privés. Ainsi se crée la société libérale compétitive où un capitalisme sans Etat sépare irrémédiablement les Alphas dotés du dynamisme de l'entrepreneur et les Omégas partagés entre les fonctions d'exécution et la charité !

Sans oublier que ce capitalisme sans Etat crée une société libérale compétitive au service de la domination des Alphas, libérée de l'Etat et du Politique à la suite du dépérissement imposé par la déréglementationâ?¦ et de la disparition des classes moyennes.