Plus le groupe de "jeunes gens" rassemblés autour d'Attali à l'Iris se rapproche du pourvoir, plus je m'en éloigne.
Lorenzi me dit qu'il ne comprend pas. Pourquoi préfèrer se marginaliser et rester dans les rêves abstraits, alors que le pouvoir est là, à portée de main.
On n'est toujours pas sérieux, même à trente ans.
Il veut faire "du politique", du "cabinet", se rapprocher du "centre" avec "sa bande", peut-être même devenir leader.
Pour l'heure, il est chez Havas, un Groupe très puissant que personne ne connaît vraiment. Il y est entré par la "petite porte" avec quelques amis : Antoine Lefébure, Marie Castaing, dans l'équipe animée par Philippe Germa, homme de confiance du Président Yves Cannac, proche de Giscard. Il s'agit de définir un plan pour le développement de la télématique, des banques de données et les SSII. (Havas a le monopole de la régie des pages jaunes de l'annuaire (ODA) ce qui représente une base financière confortable pour développer ce qui deviendra le "numérique".
Mais, dans cette entreprise protéiforme aux centaines de filiales, il y a beaucoup d'autres choses, souvent secrète, contrôlée par l'Etat mais dirigées par un personnage mythique dans le monde des affaires : Jacques Douce qui a b?ti ce petit empire en une trentaine d'années.

Jean-Hervé m'explique qu'un nouveau pouvoir politique changera immédiatement le Président d'havas, et que ce dernier ne pourra s'appuyer sur personne à l'intérieur, tant la structure est impliquée avec l'ancien pouvoir.
En comprenant vite et en agissant plus vite encore, Jean Hervé est persuadé que je trouverai là de quoi b?tir concrètement, bien au delà de ce que je me contentais que d'imaginer.
Devant cette perspective idylique, je finis par lui demander pourquoi il ne le fait pas lui même. Il préfère vivre l'aventure "politique, avec la "bande", on n'est jeune qu'une fois, mais peut-être, un peu plus tard, pourquoi pas... Je crois comprendre l'intention : je prépare pendant un an ou deux une "action stratégique" destinée à faire d'Havas le premier groupe multimedia européen, qu'il reprendra, lui, jean-Hervé, après un an ou deux de cabinet ministériel. Je suis assez flatté qu'il m'en croit capable, et amusé à l'idée de le faire finalement seul, sans lui. J'accepte la partie.

Encore faut-il faire passer dans la réalité cette conversation d' "adolescents chahuteurs".

Mai 81, Mitterrand est élu, juin 81, il nomme Pierre Nicolaÿ Président d'Havas (à la place de Cannac). Pierre Nicolaÿ est là pour un an et demi, le temps que se libère la Vice Présidence du Conseil d'Etat, aboutissement de la carrière de ce "grand commis" qui fut le directeur de cabinet de Miterrand dans tous ses postes ministériels sous la IVe République.
É ce moment là, se déroule le "mini coup-d'État" que nous avions prévu.
Nicolaï propose à Jean-Hervé de venir travailler avec lui. C'est impossible, lui répond-il, je viens d'accepter la proposition d'un Ministre. Il entreprend alors de lui expliquer qu'il y a dans la maison, un seul homme sur lequel il pourra s'appuyer, qui est dans la maison depuis des années, qui la connaît comme sa poche et qui a toute la confiance de l'Élysée : c'est... Léo Scheer.
La preuve : il suffit d'appeler Jacques Attali qui vient de s'installer à l'Élysée et de lui poser la question. Nicolaÿ explique au "Conseiller Spécial" : hélas, Lorenzi ne peut pas, il a des engagements, mais j'ai pensé à Léo Scheer, qu'en pensez vous ?
Attali, interloqué, assez peu friand de Commedia dell Arte, est pris de court, il bredouille un "formidable ! très bonne idée ! Je connais bien Léo, c'est un ami". C'est fait.
Jacques Attali applique immédiatement la règle du "ces choses nous dépassent, feignons d'en être les instigateurs". Il me rappelle cinq minute après, me dis que Jean-Hervé et moi sommes incorrigibles, que les choses avaient été prévues comme ça, mais pas de cette façon là, que le "fait accompli" est une pratique incorrecte, mais qu'enfin il m'aime bien et qu'il est convaincu que je saurai utiliser ce poste de pouvoir à bon escient. Il termine, assez drôlement, par une phrase : "Mais Léo, je veux ta parole, pas d'histoires d'argent." qui me laisse méditatif.

Le lendemain, j'ai une longue conversation en tête à tête avec Pierre Nicolaÿ. Là, c''est un peu un "coup de foudre" (entre deux personnes que tout sépare). Il me donne "carte blanche" tant qu'il est Président, il me "couvrira", mais m'annonce que j'ai peu de temps pour réaliser mes "idées", car quand son successeur le remplacera (ce sera probablement Rousselet, directeur de cabinet de Mittérand à l'Élysée) j'aurai, en face de moi un vrai patron, qui voudra diriger, seul la "boutique" selon ses propres vues.
Le lendemain, je suis nommé Directeur du Développement (on crée, à l'occasion, cette direction où sont recrutés les free-lance qui travaillaient autour de Jean-Hervé comme Antoine et Marie, et on me donne aussi le titre de Directeur de Cabinet du Président (une création) qui couvre la fonction politique. Dans les faits, je deviens N?2 de ce groupe avec les pleins pouvoirs, mais pour une période maximale de deux ans. Je n'en reviens pas tout à fait, mais pas le temps de vraiment réfléchir, cela devient une course de vitesse.