C'est cette vitalité, cette énergie qu'appréciait particulièrement François Truffaut. C'est elle et l'audace qu'elle comporte, qui a mis Claude Berri, au centre du cinéma français dés les années soixante, admirant, soutenant, les uns et les autres, Pialat en tête « le plus aimé de tous » et l'a fait tenir cinquante ans jusqu'à ce coup de maître final, réunissant les deux pôles de son style de producteur, un excellent film dit d'auteur « La graine et le mulet » et un film divertissant, à la fois honnête et triomphant « Bienvenue chez les Cht'is ».

J'ai connu Claude peu après le tournage de son court métrage, «'Le poulet'», qui lui valu de remporter un Oscar. En rentrant chez lui, sa mère lança au jeune ambitieux : «Ca y est. Tu l'as eu ton Goncourt'!'». Elle ne s'était pas vraiment trompée.

Les qualités et les vertus de ses scénarios, de ses dialogues, de son « Auto portrait » paru chez Léo Scheer sont d'abord littéraires. Claude Berri avait le sens de la réplique des grands vaudevillistes. Derrière cette physionomie volontiers sombre, c'était un rieur, un observateur précis de la comédie humaine. Il y avait placé au centre, sans complaisance aucune, son propre personnage, y apportant toute sa cocasserie d'acteur.

C'est cette veine autobiographique amusante, d'une sincérité absolue, mettant en avant la moindre de ses faiblesses, commencée avec «'Le vieil homme et l'enfant'» qui constitue la part la plus réussie de son cinéma.

Cet homme aux triomphes multiples restait d'une modestie rare. On peut dire qu'il a passé sa vie à vouloir apprendre. Produisant Pialat, Polanski, Forman, Chéreau, bien d'autres, il n'était pas seulement celui par qui les films se faisaient mais un observateur discret, qui cherchait à deviner chez les autres le mystère et les secrets de leur création.

''Comme je m'en étonnais, il m'a confié - bien plus tard - qu'il avait peut être exagéré certaines de ses admirations... A lire sa filmographie de producteur, si contrastée, on peut voir qu'il avait un sens absolu - comme on le dit de l'oreille - de ce qui allait être l'air du temps.''

Classique en cinéma, il s'est voulu moderne quant à la fin des années soixante dix, il a basculé ou plongé dans ce qu'il aimait appeler, « l'Art », avec un grand A. J'avais cru que son go?t irait vers des choix d'œuvres confirmées. Je lui avais fait acquérir « La femme a la corneille » de Picasso. Il ne garda pas longtemps cette gouache sublime, préférant découvrir et trouver des œuvres « difficiles », se tourner vers l'inaccessible, pour certain l'incompréhensible. Là encore, filmant Léo Castelli ou Beyeler, il continua à « apprendre » de ces grands galeristes. Peut-être se rêvait il nouveau Kahnweiller.

Mais sans doute, est-ce la somme de tous ses rêves qui lui a permis de surmonter une existence qui connut, comme si la part sombre de notre destinée devait toujours ressurgir dans ces lumières, des souffrances et des tragédies.

S'il me fallait résumer par une note gaie, cette vie qui ne connut que l'activité, je la chercherai dans « Le cinéma de papa », ce film qui est peut-être sa clé, son « Rosebud ».

A Yves Robert qui joue son père et lui dit : «Au lieu de chercher ce qui marche, tu ferais mieux de faire ce qui te plait'». Claude répond': «Ce qui me plait, c'est ce qui marche.'» Ce qui parait être la meilleure des formules pour définir un homme de spectacle. Un homme de spectacle complet. Dans cette époque, qui ne connaît plus que des producteurs timorés, frileux, précautionneux ou comptables, époque qui semble ne plus vouloir fabriquer de grands hommes, Claude Berri laisse un vide, comparable à celui que l'on ressent quand disparaît un grand fauve.

Pascal Thomas.