Début Juillet 1981, le nouveau Président du Groupe Havas, Pierre Nicolaÿ me nomme à un poste qui revient à me "donner les clefs de la maison". Il part une semaine en me confiant une première mission : définir notre politique dans le domaine audio-visuel. La CLT (RTL) est contrôlée par Havas et, pour le gouvernement Luxembourgeois cette activité, son avenir européen, sont une priorité nationale. Il s'agit de se lancer dans la diffusion de la télévision par satellite et de devenir le leader européen dans ce domaine. Un accord industriel secret avec Hughes pour le satellite semble bien exister. Mais en France, TDF a un projet industriel concurrent : un gros satellite, très puissant, permettant la réception directe. (Une sorte de Concorde de la télévision).

L'arrivée de la gauche au pouvoir en France a été un choc pour le Luxembourg et pour la CLT qui tentent de se rapprocher de l'Allemagne, de faire alliance avec le groupe Springer tout en renforçant ses liens avec les USA à travers Hughes. Au cours de nos premières réunions avec les Luxembourgeois, gr?ce à notre allier Jean Riboud (PDG de Schlumberger) nous parvenons à calmer le jeu en montrant que nous n'avons pas de couteau entre les dents.

Ma nouvelle situation me permettait de recruter une véritable équipe de jeunes gens au sein de la nouvelle direction du développement (certains étaient là officieusement autour de Jean-Hervé Lorenzi, comme Marie Castaing ou Antoine Lefébure, et quelques nouveaux comme Jacques Driencourt qui de retour de ses obligations militaires à Los Angeles, devient mon assistant).

Nous livrons en une semaine le document demandé par Nicolaÿ dans lequel la principale recommandation est que le Groupe Havas donne le feu vert à sa filiale luxembourgeoise sur le projet européen de télévision par satellite. Jacques Douce n'en revient pas (Nous commençons à travailler étroitement ensemble à partir de là). Le Président, de retour, approuve, et envoie le rapport à l'actionnaire majoritaire : l'Etat Français.

Le lendemain, je suis "convoqué" à l'Elysée par Jean-Louis Bianco, qui, bien qu'étant un "copain d'avant", me "remonte les bretelles" en me rappelant que la France a un projet concurrent qui est un enjeu industriel important (par exemple pour Thomson), et que mon rapport constitue une trahison des intérêts de la France. Je découvre une contradiction profonde de la situation du groupe dans lequel je travaille et décide de mettre mon mouchoir par dessus. Quelques temps plus tard le fameux projet TDF1 de super satellite Français sera un flop retentissant, rapidement mis au oubliettes,(C'était un projet idiot) et le gouvernement luxembourgeois reprendra contact avec moi pour travailler sur le projet ASTRA (qui deviendra un véritable monopole de la télédiffusion en Europe et peut-être l'opération audiovisuelle la plus rentable de l'histoire. Mais la France en sera exclue alors que nous étions dans la meilleure position au départ avec le Luxembourg.)

Cet épisode me permit de comprendre que si j'avais un certain pouvoir dans ce qui pouvait devenir un des principaux groupes multimedia en Europe, (ce qui faillit se réaliser au moment de Vivendi) j'avais tout intérêt à garder mes idées pour moi et à me tenir aussi loin que possible de l'actionnaire principal : l'Etat, c'est à dire, pour nous, l'Elysée, tout comme des actionnaires financiers (principalement des banquiers, qui, même s'il étaient nationalisés, avait déjà une tournure d'esprit "moderne" de spéculation et de rentabilité à court terme (l'esprit de management et de grand projet à long terme vivait sa dernière période, Canal+ en serait le chant du cygne)

Au cours de cette même première semaine de juillet 81, particulièrement effervescente, je participais à la Commission chargée de définir la nouvelle Loi Audiovisuelle dont la principale décision serait de casser le monopole public de la télévision. Là je travaillais dans le groupe de Gérard Emery (qui reprenait la direction de TDF) et m'apprend que le premier réseau historique de télévision français (819 lignes en noir et blanc) allait être abandonné et converti.

Je propose à Nicolaÿ de récupérer ce réseau pour un projet qui permettrait de recentrer le pôle audiovisuel du Groupe sur la France en attendant que les problèmes avec le Luxembourg soit réglés. Il me demanda de définir le projet pour en parler à "ses amis".

La couverture nationale de ce réseau et la nouvelle loi qui permettait de créer une télévision privée, représentait, aux yeux du Groupe Havas, garant des équilibres du marché publicitaire, un risque majeur de déstabilisation, en particulier pour les ressources de la PQR qui vivait largement de l'interdiction de la publicité de la grande distribution à la télévision. Il me fut assez facile de convaincre tout le monde que Havas devait être chargé de ce projet afin d'éviter cette catastrophe pour les media en France (d'autant plus que la PQR n'épargnait pas le nouveau pouvoir), et que ce projet devait donc être un service de télévision sans publicité.

Une fois ce principe adopté, je proposais à Nicolaÿ de réaliser sur ce réseau une sorte de HBO français, mais en utilisant le Hertzien et non le c?ble. Étrangement, ce grand commis de l'Etat connaissait bien le dossier, il avait été le Directeur de Cabinet de Mitterrand, Ministre de l'Information au moment de la création de ce réseau et de l'ORTF et avait suivi l'évolution de ce secteur.

Deux principaux problèmes se posent pour que ce soit réalisable : On doit pouvoir gérer les abonnements sans possibilité de débrancher un c?ble. Il faut que l'offre de cinéma soit suffisamment attractive. Une troisième condition, le secret le plus absolu car l'Etat réfléchit au même moment à une grande chaîne culturelle sur ce réseau (Avec Jacq Lang et qui sera confiée par Fillioud à un autre "copain d'avant" : Michel Dahan, qui m'en voudra toute sa vie). Et une ultime condition dans ma tête : aller assez vite dans le montage pour que tout soit ficelé quand Rousselet arrive à la tête du Groupe (Nous avons un an pour rendre les choses "irréversibles").

Voici les chantier ouverts à partir de l'été 1981 :

-Prise de contrôle de Pathé. Havas détient 10% dans cette société qui appartient à la banque Rivaud. Le directeur financier me dit qu'une banque nous propose de racheter les 15% qu'elle y détient, que c'est une excellente affaire, très sous-estimée, ne serait-ce que par son patrimoine immobilier (le plus important réseau de salles dans le centre-ville de toute la France). Nous achetons et commençons à "ramasser" pour tenter de devenir majoritaire (Rivaud ne semble pas contrôler vraiment sa majorité). Nous y parviendrons presque, jusqu'à un veto "politique" assez surprenant qui me valut une de nos nombreuses "discussions musclées" avec Rousselet, et un "cours", dans le cadre de mon stage, sur le financement des partis politiques.

-Etude et "copie" du système de gestion d'une télévision hertzienne à péage sur le modèle de On TV (petite chaîne de Los Angeles repérée par Driencourt dont ils "récupèrent", avec Frédéric Chapu, le logiciel pour la logistique de la chaïne. Frédéric Chapu avait travaillé avec Jean Frydman sur le projet TVCS qui voulait faire de la communication d'entreprise sur le service public et avait commencé à chercher un décodeur pour ce faire. Cet épisode laissera Frydman, parmi beaucoup d'autres candidats en paternité, avec le sentiment que Canal+ était sa chose et qu'on lui avait volé pour des raisons politiques (Il avait hébergé Giscard dans son ranch canadien après sa défaite). Je recruterai quand même dans notre équipe son neveu Marc.(qui sera, plus tard, à l'initiative du X sur canal).

-Rédaction du contrat de concession de service public par Marie Castaing avec le SJTI. Tout était à inventer dans ce domaine. C'est Bernard Millet et Brun-Buisson (un "copain d'avant" de Sciences Po qui sont nos principaux interlocuteurs.)

-Adoption d'un décodeur, nous faisons appel à un ami d'Antoine Lefébure, Sylvain Anichini, dont les installations sur le toit au dessus de sa petite chambre m'avaient beaucoup impressionnées. Il semblait pouvoir tout pirater, y compris les messages codés des satellites espions soviétiques. La question du piratage était une des questions clef, Thomson nous proposait un décodeur inviolable à 2.000 Francs pièce. (C'était 20 fois le prix que nous nous étions fixés dans le business plan).

- Amorce des discussions avec les représentants de l'industrie du Cinéma représentés par le BLIC, dominé par les exploitants de salles. Il s'agissait d'obtenir leur accord pour une diffusion des films un an après la sortie en salle et de définir un montant d'engagement financier annuel sur la production française. Grands souvenirs de dîners ou déjeuner passionnants avec Jean-Pierre Rassam ou Jean-Luc Godard que Driencourt m'avait présentés pour ne pas uniquement parler avec les "officiels". En fait, des hommes comme eux, avaient tout de suite compris le projet, alors qu'il fallut bien deux ans aux autres pour commencer à entrer dans le sujet et admettre que Canal + ne signait pas la mort du cinéma français, bien au contraire.

Tout était sur les rails et quand Rousselet fut nommé Président (Fin 82) le business plan était prêt (Il n'y avait plus qu'à enlever la barre oblique du 4 de Canal 4.) nous le lui présentons en réunion plénière (avec tous les patrons de filiales). Tout le monde est hostile au projet, y compris Marc Tessier, nouveau Directeur Financier, qui m'écrit une lettre "furibarde" pour me signaler que, compte tenu de ses fonctions, ce serait gentil de ma part, de le tenir au courant quand l'envie me prend d'engager la totalité du chiffre d'affaire du groupe sur une de mes lubies. Tout le monde...sauf Rousselet à qui j'avais montré une hypothèse (à peine optimiste) sur la période sensible de 1986, où le Président de Canal+ était en mesure de racheter le Groupe Havas dans son ensemble. Je me souviens que cette courbe de revenus et d'abonnés l'avait laissé rêveur. Il décidera de s'approprier le projet et de convaincre son "copain d'avant" d'y aller en lui faisant toute confiance. C'était gagné.

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