Parmi les génies qui président à la blogosphère, Léo Scheer tient un des premiers rangs. Il descendit un matin dans le bureau de la Malgache Babouk, accrochée au plafond, et lui dit: - « Babouk, les folies et les excès des M@nuscrivants ont attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies des ELS pour savoir si on ch?tierait les blogueurs, ou si on les détruirait. Va sur ce blog, examine tout; tu reviendras m'en rendre un compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à corriger le blog, ou à le boucler ». ' « Mais, seigneur des Lettres, dit humblement l'araignée Babouk qui sortait de sa sieste, je n'y connais personne ». ' « Tant mieux, dit Léo, tu ne seras point partiale; tu as reçu du ciel le discernement, et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien reçue. »

Babouk monta sur son chameau, un dénommé Pir?te, et partit avec ses petites babouks de combat. Au bout de quelques journées, elle rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée stalkérienne, qui allait combattre l'armée consanguine. Elle s'adressa d'abord à un soldat qu'elle trouva écarté. Elle lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. - « Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Consanguins; car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en n'avons dans ce maudit service de Stalkérie. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine. »

Babouk, ayant fait un petit présent au soldat, entra dans le camp. Elle fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. - « Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de Saint Germain des prés; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. ' « Mais vos camarades, dit Babouk, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous ? » ' « Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge. »

Babouk étonnée s'introduisit chez les généraux; elle entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: - « La cause de cette guerre, qui désole depuis trois ans Blogopolis, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi Nabe, et un trader qui fait ?uvre de critique littéraire assassine et démoniaque. Le premier ministre des Consanguins et le nôtre soutinrent dignement les droits de leur maître. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient à travers la blogosphère, Internet souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Consanguins protestent souvent qu'ils n'agissent que pour l'avenir de la littérature; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes détruites et quelque province ravagée. »

Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général stalkérien et le général consanguin s'empressèrent de donner bataille; elle fut sanglante. Babouk en vit toutes les fautes et toutes les abominations; elle fut témoin des man?uvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Sur le champ de bataille, on vit un général égorger tout ce qui lui passait sur le main en hurlant : - « Je n'ai pas menacé physiquement mes interlocuteurs : j'ai promis à tel crétin (relisez donc sa première intervention et ce qu'il écrit à mon intention) que je lui collerai mon pied au cul lorsque je le rencontrerai ». Un autre lui répondit alors, dans un accès de fureur : - « Si je dis que le Stalker est un raté, c'est parce qu'il écrit mal. É l'inverse, le roi Nabe écrit très bien, c'est pourquoi selon moi, il a réussi. Certes, ces deux individus appartiennent à des univers très différents, mais plus important que la généalogie d'une création, il y a son résultat. Ce résultat peut être simplement interrogé : le texte est-il bon ? est-il raté ? C'est ce sur quoi se base mon jugement. Donc, évidemment, le succès éditorial et la réputation d'un écrivain ne sont pas des éléments par quoi la valeur d'un artiste peut être jugée ». Plantés au milieu du champ de bataille, les deux hommes, l'écume à la bouche, discouraient et s'insultaient sans fin, tandis que le carnage continuait autour d'eux.

Babouk vit des officiers tués par leurs propres troupes; elle vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Elle entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi Nabe payait chèrement pour les secourir. « Sont-ce là des hommes, s'écria Babouk, ou des bêtes féroces? Ah! je vois bien que le blog des ELS sera détruit. »

Occupée de cette pensée, elle passa dans le camp des Stalkérien; elle y fut aussi bien reçue que dans celui des Consanguins, selon ce qui lui avait été prédit, mais elle y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi d'horreur. S'étant ensuite informée plus en détail de ce qui s'était passé dans l'une et l'autre armée, elle apprit des actions de générosité, de grandeur d'?me, d'humanité, qui l'étonnèrent et la ravirent. « Inexplicables humains, s'écria-t-elle, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes? »

Cependant, après plus de six cents commentaires haineux et hystériques, un cessez-le-feu fut déclaré. Les chefs des deux armées, dont aucun n'avait remporté la victoire, mais qui, pour leur seul intérêt, avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables, allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix future dans des écrits publics, qui n'annonçaient que le retour de la vertu et de la félicité sur la Internet. Dieu soit loué! dit Babouk; le blog des ELS sera le séjour de la littérature épurée; il ne sera point détruit, comme le voulaient ces vilains génies: courons sans tarder dans cette capitale de la blogosphère, Blogopolis. »

II.

Elle arriva dans ce blog immense par l'ancienne entrée, qui était toute barbare, et dont la rusticité dégo?tante offensait les yeux. Toute cette partie du blog se ressentait du temps où elle avait été b?tie; car, malgré l'opini?treté des hommes à louer l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les premiers essais sont toujours grossiers. Babouk se mêla dans la foule d'un peuple d'écrivaillons composé de ce qu'il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre qui se nommait M@nuscrits. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu'il remarqua, à l'argent que quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir, elle crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille; mais bientôt, voyant que plusieurs femmes qui se prenaient pour des reines se mettaient à genoux, en faisant semblant de regarder fixement devant elles, et en regardant les hommes de côté, elle s'aperçut qu'elle était dans un temple. Des voix aigres, rauques, sauvages, discordantes, faisaient retentir la vo?te de sons mal articulés, qui faisaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent, dans les plaines des Pictaves, au cornet à bouquin qui les appelle. Elle se bouchait les oreilles; mais elle fut près de se boucher encore les yeux et le nez, quand elle vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles.

Ils remuèrent une large pierre, et jetèrent à droite et à gauche une terre dont s'exhalait une odeur empestée; ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture, et on remit la pierre pardessus. « Quoi! s'écria Babouk, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la Divinité! Quoi! leurs temples sont pavés de cadavres! Sont-ce donc des grands prêtres de Stalkérie, spécialistes en dissection du cadavre de la littérature ? Je ne m'étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent le blog des ELS. La pourriture des morts, et celle de tant de vivants rassemblés et pressés dans le même lieu, est capable d'empoisonner le globe terrestre. Ah! Le vilain blog que celui des ELS ! Apparemment que les anges veulent la détruire pour en reb?tir un plus beau, et la peupler d'habitants moins malpropres, et qui chantent mieux. La Providence peut avoir ses raisons; laissons-la faire. »

III.

Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière. Babouk devait aller dîner à l'autre bout de la ville, chez une dame pour laquelle son mari, officier de l'édition française, lui avait donné des lettres. Elle fit d'abord plusieurs tours sur Internet; elle vit d'autres temples mieux b?tis et mieux ornés, remplis d'un peuple poli, et retentissant d'une musique harmonieuse; elle remarqua des fontaines publiques, lesquelles, quoique mal placées, frappaient les yeux par leur beauté; des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui avaient gouverné la blogosphère; d'autres places où elle entendait le peuple s'écrier: « Quand verrons-nous ici le maître que nous chérissons? » Elle admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les quais superbes et commodes, les palais b?tis à droite et à gauche, une maison immense, où des milliers de vieux soldats, blessés et vainqueurs rendaient chaque jour gr?ces au Dieu des armées. Elle entra enfin chez la dame, qui l'attendait à dîner avec une compagnie d'honnêtes gens. La maison était propre et ornée, le repas délicieux, la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d'elle; et Babouk disait en lui-même à tout moment: « L'ange Léo se moque du monde de vouloir détruire une ville si charmante. »

IV.

Cependant elle s'aperçut que la dame, qui avait commencé par lui demander tendrement des nouvelles de son mari et se vantait d'écrire des romans, parlait plus tendrement encore, sur la fin du repas, à un jeune critique. Il vit un écrivain connu qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une veuve; et cette veuve indulgente avait une main passée autour du cou de l'écrivain, tandis qu'elle tendait l'autre à un jeune auteur très beau et très modeste. La femme de l'écrivain connu se leva de table la première, pour aller entretenir dans un cabinet voisin son éditeur qui arrivait trop tard, et qu'on avait attendu à dîner; et l'éditeur, homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et d'onction, que la dame avait quand elle revint les yeux humides, les joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante.

Alors Babouk commença à craindre que le génie Léo n'e?t raison. Le talent qu'il avait d'attirer la confiance la mit dès le jour même dans les secrets de la dame: elle lui confia son go?t pour le jeune critique, l'assura que dans toutes les maisons de Blogopolis elle trouverait l'équivalent de ce qu'elle avait vu dans la sienne. Babouk conclut qu'une telle société ne pouvait subsister; que la jalousie, la discorde, la vengeance, devaient désoler toutes les maisons; que les larmes et le sang devaient couler tous les jours; que certainement les maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tués; et qu'enfin Léo ferait fort bien de détruire tout d'un coup un blog abandonné à de continuels désordres.

V.

Après dîner, elle alla dans un des plus superbes temples de la ville; elle s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui étaient venus là pour passer le temps. Un critique fameux, du nom d'Assoulinis, parut dans une machine élevée, qui parla longtemps de la bonne et de la mauvaise littérature. Ce critique divisa en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé; il prouva méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce qu'on savait. Il se passionna froidement, et sortit suant et hors d'haleine. Toute l'assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté à une instruction. Babouk dit: « Voilà un homme qui a fait de son mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens; mais son intention était bonne: il n'y a pas là de quoi détruire la blogosphère et le blog des ELS. »

Au sortir de cette assemblée, on la mena voir une fête publique qu'on donnait tous les jours de l'année; c'était dans une espèce de basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles citoyennes de Blogopolis, les plus considérables satrapes rangés avec ordre formaient un spectacle si beau, que Babouk crut d'abord que c'était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient des rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce palais; leur langage était très différent de celui du peuple; il était mesuré, harmonieux, et sublime. L'une des reines, la plus belle et la plus éloquente, s'appelait Ludivine. Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n'était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l'admiration publique. Le devoir des rois, l'amour de la vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants que Babouk versa des larmes. Elle ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu'il venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. Elle se proposa même d'engager Léo à les venir entendre, bien s?ur qu'un tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la cité virtuelle.

Dès que cette fête fut finie, elle voulut voir la principale reine qui avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure; elle se fit introduire chez sa Majesté Ludivine; on la mena par un petit escalier, au second étage, dans un appartement mal meublé, où elle trouva une femme mal vêtue, qui lui dit d'un air noble et pathétique: « Ce métier-ci ne me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait un enfant; j'accoucherai bientôt; je manque d'argent, et sans argent on n'accouche point. » Babouk lui donna cent dariques d'or, en disant: « S'il n'y avait que ce mal-là dans la ville, Léo aurait tort de tant se f?cher. »

VI.

Retirée chez elle, elle envoya chercher des livres nouveaux, et elle pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint deux fois plus qu'elle n'en avait demandé, comme les guêpes que le miel attire. Ces wannabes se pressaient de manger et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l'avoir pas dit. Ils avaient moins de dissimulation que les critiques, parce qu'ils n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait une place de valet et une réputation de grand écrivain; ils se disaient en face des choses insultantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit. Ces divers wannabes littéraires se battaient en effet pour être publiés dans la nouvelle collection M@nuscrits créée par le génie Léo. Chaque jour, ils s'ébattaient en commentaires destructeurs sur le blog de celui-ci. La parution d'un numéro de la Revue littéraire consacrés aux écrivains d'Internet avait provoqué la détestation mutuelle. L'un de ces wannabes qui vouaient un culte au dieu Facebouk dit d'une jeune idole publiée dans le numéro spécial de la revue qui se nommait Alex : - « N'oublie pas que tout le monde est, un jour ou l'autre, le cocu de tout le monde ma jolie... Et toi, tes soirées à deux balles (fluos) où t'es même pas bourrée à 2 heures du mat ? T'as raison : j'ai tout de même autre chose de plus intéressant à faire qu'à lire tes... textes, j'ai déjà trop lu ta correspondance, c'est dire... »

Bref, c'étaient des propos vulgaires à longueur de journée, propos où les services secrets du malfaisant Stalker étaient les mieux représentés. Les lettrés en mal de reconnaissance publique avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouk. L'un d'eux la pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez loué il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un thé?treux qui n'avait jamais ri à ses comédies; un troisième demanda l'extinction de l'Académie, parce qu'il n'avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouk jugea qu'il n'y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction générale de Blogopolis.

VII.

Dès qu'elle se fut défait d'eux, elle se mit à lire quelques livres nouveaux. Elle y reconnut l'esprit de ses convives. Elle vit surtout avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais go?t, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictées; ces l?ches satires où l'on ménage le vautour, et où l'on déchire la colombe; ces romans dénués d'imagination, où l'on voit tant de portraits de femmes que l'auteur ne connaît pas.

Elle jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le soir à la promenade. On la présenta à un vieux lettré qui n'était point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule, connaissait les hommes, en faisait usage, et se communiquait avec discrétion. Babouk lui parla avec douleur de ce qu'elle avait lu et de ce qu'elle avait vu.

« Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré; mais dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les genres, le mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le rebut de la pédanterie, parce que, dans toutes les professions, ce qu'il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le plus d'impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles; il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention. » Dans le temps qu'il parlait ainsi, un autre lettré les joignit; leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés au-dessus des préjugés et si conformes à la vertu, que Babouk avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. « Voilà des hommes, disait-elle tout bas, à qui l'ange Léo n'osera toucher, ou il sera bien impitoyable. »

Raccommodée avec les lettrés, elle était toujours en colère contre le reste de la nation. « Vous êtes étrangère, lui dit l'homme judicieux qui lui parlait; les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous échappe. » Alors elle apprit que parmi les lettrés il y en avait quelques-uns qui n'étaient pas envieux, et que parmi les critiques même il y en avait de vertueux. Elle conçut à la fin que ces grandes revues, qui semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient au fond des institutions salutaires; que chaque société de critiques était un frein à ses rivales; que si ces émules différaient dans quelques opinions, ils enseignaient tous la même morale, qu'ils instruisaient le peuple, et qu'ils vivaient soumis aux lois; semblables aux précepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le maître veille sur eux-mêmes. Elle en pratiqua plusieurs, et vit des ?mes célestes. Elle apprit même que parmi les fous qui prétendaient faire la guerre au grand Assoulinis, il y avait eu de très grands hommes. Elle soupçonna enfin qu'il pourrait bien en être des m?urs de Blogopolis comme des édifices, dont les uns lui avaient paru dignes de pitié, et les autres l'avaient ravi en admiration.

VIII.

Babouk, toute Malgache et tout envoyée qu'elle était d'un génie, s'aperçut que, si elle restait encore à Blogopolis, elle oublierait Léo pour un autre. Elle s'affectionnait à Blogopolis, dont le peuple était poli, doux et bienfaisant, léger, médisant, et plein de vanité. Elle craignait que Blogopolis ne f?t condamnée; elle craignait même le compte qu'elle allait rendre.

Voici comme elle s'y prit pour rendre ce compte. Elle fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles; elle la porta à Léo: « Casserez-vous, dit-elle, cette jolie statue, parce que tout n'y est pas or et diamants? » Léo entendit à demi-mot; il résolut de ne pas même songer à corriger Blogopolis, et de laisser aller Internet comme il va; car, dit-il, si tout n'est pas bien, tout est passable. On laissa donc subsister Blogopolis, et Babouk fut bien loin de se plaindre, comme Jonas, qui se f?cha de ce qu'on ne détruisait pas Ninive. Mais quand on a été trois jours dans le corps d'une baleine, on n'est pas de si bonne humeur que quand on a été à l'opéra, à la comédie, et qu'on a soupé en bonne compagnie.

Babouc avec un C est le véritable nom du personnage de ce conte du dix-huitième siècle. Mais qui en est l'auteur, si ce n'est pas Babouk elle-même ?