Jean Paulhan qui, comme tout directeur de revue un peu réfléchi, savait qu'un sommaire est un salmigondis où doivent se côtoyer les auteurs les plus hétéroclites, les clans les plus ennemis (une revue pouvait être « fasciste en janvier, antifasciste en mars »), et où des noms prestigieux doivent être mêlés à des noms inconnus, rêvait d'ouvrir chaque numéro de La NRF sur un texte de débutant, quelque chose de parfaitement neuf, dont on verrait plus tard s'il se révélait une découverte ou restait sans suite : peu importe, une revue défriche, donne une chance, ou n'est pas une revue.
Ce v?, qui n'eut pas de traduction concrète, se réalisa quelques années plus tard dans une autre revue, Écrire, que Jean Cayrol dirigea, de 1956 à 1966, aux Éditions du Seuil, sous une forme radicale, tous les textes étant exclusivement des premiers textes, ce que Cayrol nommait de la « pré-littérature », de la « littérature verte ». Verdoyèrent dans ces pages de jeunes écrivains comme Pierre Guyotat, Kateb Yacine, Denis Roche, Marcellin Pleynet, Philippe Sollers, Geneviève Dormann, ou encore Claude Durand et Raphaël Sorin qui, après ces beaux débuts, connurent un destin différent. Une nouvelle génération, née dans les années 30, enfant pendant la guerre, rassemblait ses promesses. Certaines ont été tenues.
Cette attention à l'inédit, ce scrupule de ne pas laisser échapper ce qui survient sont les nôtres depuis le commencement de La Revue Littéraire (il y a cinq ans, déjàâ?¦). Ils se sont manifestés de toutes les manières habituelles, dans notre travail immédiatement littéraire aussi bien que dans notre travail critique, mais ils sont inépuisables, et peuvent prendre toutes les formes ; de même qu'est inépuisable et peut prendre toutes les formes la nouveauté elle-même, le renouvellement des écritures et des écrivains, et pour tout dire le désir d'écrire, sans cesse renaissant à toute époque, y compris l'actuelle, qu'on dit si détachée de la littérature.

Nous consacrons ce numéro à l'une de ces formes, la plus intéressante peut-être, celle qui se fait jour, avec de plus en plus de force, sur Internet, autre salmigondis, infini celui-là, où croissent et se multiplient les blogs littéraires, les mises en ligne de romans, d'essais, de poèmes, de nouvelles, de journaux intimes, du mixte de tout cela, et d'autres choses encore, indéfinissables, dans tous les états qu'un texte peut connaître, du premier jet au ne varietur, et dans un échange constant, une circulation ininterrompue qui font de ce nouveau lieu de la création littéraire une formidable chambre d'écho, qu'une revue ne peut négliger si elle veut entendre ce qui se passe autour d'elle. Ce brouhaha est, après tout, son objet même.
Cependant, l'immensité ne se résume pas. Nous ne pourrions en donner une idée juste qu'en empruntant à Pierre Ménard sa méthode d'exploration du Quichotte : il faudrait tout recopier. Il ne sera donc pas question dans les quelques pages qui suivent de se livrer à une étude de l'Internet littéraire. Il nous a paru plus pertinent, et plus amusant, d'entrer dans un processus qui a été nommé, et nommé dans cette maison d'édition : la rétropublication, c'est-à-dire la sélection, par un éditeur, de textes apparus sur Internet, le passage de l'écran au papier (via un travail éditorial), pour voir ce que cela donne. Les Éditions Léo Scheer ont fondé en octobre 2008 une collection « M@nuscrits », où trois titres (1) ont déjà été rétropubliés, fondée sur la rubrique du même nom qui, sur le site www.leoscheer.com, permet aux internautes de mettre librement en ligne leurs textes : microcosme d'un microcosme du plus grand macrocosme de l'histoire, cette collection devait trouver son équivalent dans un numéro de revue, microcosme par excellence.
É l'heure où nous écrivons ces lignes, des débats font déjà rage sur le blog des ELS à propos de la composition même de ce numéro : qui n'y a pas sa place, qui est là du fait de la complaisance des éditeurs, qui aurait absolument d? y être, etc. Ces querelles ne peuvent avoir de fin, elles sont la querelle même de la littérature, dans laquelle l'éditeur assume par essence la fonction d'injustice. Bien s?ur que, partant de centaines de milliers de textes pour parvenir à une douzaine, nous pouvons avoir raté certaines merveilles ; bien s?ur que d'autres choix, toujours, peuvent être faits. Mais tout ce qui suit nous a séduits, touchés, intéressés, et paru valoir de risquer le jugement du lecteur. Rétropublier, c'est publier ; c'est continuer, au milieu des métamorphoses de l'histoire, l'aventure ancienne de donner à découvrir, dans l'incertitude indépassable du go?t, la littérature verte, où se dessine l'avenir.

F. G. Février 2009.

(1) Rater mieux de Barberine (Géraldine Barbe), La Chambre de Jean-Clet Martin et Son absence de Stéphane Darnat.